La Zinneke Parade est-elle unique en son genre ? En plus de la fête, que revendique-t-elle ? Entretien avec Myriam Stoffen, directrice de l’ASBL Zinneke.
Les Pôles étaient une prolongation du modèle de fonctionnement tel qu’il a été mis en place de manière organique en 2000, lors de la première édition. L’hypothèse était de dire que grâce à l’ancrage local des institutions qui portent la coordination des Pôles (un Pôle recouvre toute une zone de Bruxelles), la Zinneke Parade allait avoir une certaine légitimité auprès du public.
En réalité, ce n’est pas suffisant car ces institutions sont toujours liées à un secteur, une communauté linguistique ou à un territoire précis. Les organisations ont très rarement, dans un même temps, un ancrage local et la possibilité de mener un vrai travail d’analyse de quartiers, au-delà de leur propre commune, qui permet de connaître les habitants, les enjeux (sociaux, économiques, culturels ou politiques) de manière générale et de réfléchir à partir d’une réalité urbaine des quartiers et non pas uniquement à partir de leur spécificité en termes de mission, public et régime linguistique. En fait, ce que l’on demandait à ces organisations dépassait largement leurs missions !
L’échelle à laquelle ça se fait est unique ! Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres initiatives qui tentent de créer des liens là où ils n’existent pas. Mais, très souvent, ça reste dans un quartier bien précis. Je pense à des organisations, du côté néerlandophone par exemple, qui font du travail socio-artistique depuis 10 ou 15 ans et qui associent les habitants à la création artistique.
Le "Kunsten Festival des Arts" est une initiative qui tente de créer des liens partout en Belgique. Mais c’est un travail purement artistique qui ne fait pas intervenir les habitants ou les associations.
Un projet qui essaie de combiner, à la fois, un travail avec les habitants et avec des acteurs divers comme des associations, des écoles, des collectifs… encadrés par des artistes professionnels ou en phase de le devenir est relativement unique, c’est clair ! La Zinneke Parade est le projet qui combine le plus de facettes de cette envergure-là !
Ce n’est pas le même processus ! Historiquement, le carnaval est une initiative populaire qui servait, entre autres, à réguler une certaine pression quotidienne qui pesait sur les ouvriers. C’était, dans une société locale, un moment où les rapports de force étaient inversés, un moment où on lâchait un peu la soupape et une possibilité de s’exprimer par le biais de symboles que l’on ridiculise et que l’on agrandit. Lors d’un carnaval, on se déguise, on met des masques pour se cacher, pour entrer dans la peau de quelqu’un d’autre et jouer avec.
Ce n’est pas du tout la même chose avec la Zinneke Parade ! Le choix artistique fait que l’on a une toute autre dynamique car on entre dans un processus de création, dans une certaine expression de soi-même. Le costume et le jeu artistique sont une manière de montrer un peu de soi. On ne va pas se cacher, se voiler et se masquer, c’est donc tout à fait l’inverse d’un carnaval.
Depuis 2005, là où l’on essaie de retrouver la dimension du carnaval, c’est dans son aspect de fête populaire. Pour la Parade 2008, on veut aller plus loin et pousser les groupes à faire un jeu théâtral qui crée une interaction avec le public encore plus poussée.
Mon rêve est qu’après la Parade, tous les habitants puissent danser et faire de la musique dans les rues de manière spontanée et puissent sortir des chaises et des tables pour une immense "Auberge espagnole". Mais bon, il y a encore du chemin…
Des initiatives spontanées et donc fortes de sens existent mais, très souvent, avec une très grande fragilité.
Je constate de manière générale que, dans beaucoup de communes, il y a vraiment un repli. Certains tissus associatifs ont peur d’entrer dans des polémiques et de lutter contre des injustices quelconques. Pourtant, beaucoup de choses se passent à Bruxelles et donc il y a beaucoup à dire. A l’époque des années 60-70, il y avait vraiment une société civile qui donnait lieu à l’existence de certains mouvements très engagés.
Aujourd’hui, ces mouvements sont devenus des organisations professionnalisées qui, par la dépendance à leurs subsides, sont très limitées dans leurs marges de manœuvre. C’est très difficile dans ce cas de rester militant.
Oui ! On doit absolument retrouver la dimension de fête populaire où l’on se lâche et où l’on inverse les rapports et tous les codes qui existent. Avoir cet espace de liberté, ça manque de manière criante ! Même les carnavals en Belgique sont très cadenassés ! Se lâcher et faire tout ce qui, normalement, n’est pas permis, devient de plus en plus rare. J’ai des témoignages, ici en Belgique, de gens qui ont été amenés au commissariat de police parce qu’ils étaient ivres à l’occasion d’un carnaval ! C’est vraiment l’inverse de ce que l’on devrait faire ! On devrait tous être ivres dans la rue, enfin façon de parler (rires).
Selon les prévisions, il semblerait qu’à la fin de l’année, 50% de la population mondiale habitera dans des villes. Pour moi, la dimension de réappropriation de l’espace public soulève des enjeux magistraux. Pas uniquement chez nous mais aussi en Europe et dans le monde ! De plus en plus, l’espace se privatise, devient légalisé, uniformisé au niveau urbanistique dans la manière de l’aménager et dans la manière dont les architectes pensent la ville. La plupart sont encore loin d’imaginer des espaces et leur usage à partir d’une réalité de vie. S’il existe encore des espaces conviviaux, c’est très souvent autour d’une transaction commerciale comme sur une terrasse de café par exemple.
Les espaces publics urbains sont, par excellence, des espaces où l’on doit négocier les différences. Il est intéressant de garder cette possibilité d’expérimentation, de confrontation et de frottement populaire.
Pour l’instant, on va de plus en plus vers une approche d’espaces publics pré-réfléchis dans leur fonction, ne laissant plus la liberté aux habitants de se l’approprier. C’est un très grand problème !
Toute initiative artistique, je pense notamment aux gens qui veulent jouer de la musique en rue, doit faire l’objet d’un permis. Lors de la fête de la musique en France, on ne peut officiellement jouer de la musique n’importe où que le jour de la fête, c’est absolument aberrant !
Ceci dit, c’est vrai que la question est complexe car il faut pouvoir régler cette grande diversité d’usages.
Cette réappropriation spontanée, même avec la Parade, on ne la fait pas puisque l’on négocie durant une année pour obtenir toutes les autorisations nécessaires.
D’abord, le fait de se costumer, de se maquiller, d’être dans un jeu théâtral ou de jouer de la musique, instaure un rapport avec le public qui n’est pas facile.
Les Gnawas par exemple, artistes-musiciens présents lors des mariages marocains, sont des groupes spécifiquement liés à une cérémonie précise et religieuse. En dehors de ça, se mettre en spectacle dans l’espace public n’est pas présent dans beaucoup de cultures.
Quand on est jeune, on a surtout envie d’affirmer son identité et de se distancier de tout ce que l’on n’est pas. Entrer dans un spectacle et s’exposer à des pairs c’est montrer son identité avec des codes complètement différents qui ne seront pas nécessairement compris.
Mais tout dépend de quelle manière on travaille avec ces jeunes et c’est là où le rôle des artistes de la Zinneke Parade peut être très important. Certains réussissent à travailler à partir de l’identité de ces jeunes, de leur manière de s’exprimer ou de sentir les choses, à partir de ce qui les touche et les intéresse dans la vie. Il y a donc tout à fait moyen de motiver ces jeunes à y participer.
Un peu plus de la moitié du budget total attribué à l’ASBL Zinneke vient de la Région bruxelloise. Sans cet argent, la Zinneke Parade n’existerait pas ! Le reste vient de la Communauté française, de la Communauté flamande, de la VGC1, de la COCOF2, de la Politique des grandes villes3…
La moitié de ce budget paie le cadre de coordination de l’ASBL Zinneke4. L’autre moitié sert à concrétiser les projets de Zinnodes : trouver des matériaux (on a un partenariat avec 100 entreprises pour la récupération de matériaux de mauvaise production ou de restes), ouvrir des centres de productions pour tous les ateliers qui ont besoin de faire de grandes constructions ou de faire beaucoup de bruit. On met alors à disposition un régisseur, des outils et un technicien spécialisé. Ça paie également tout ce qui est encadrement artistique des projets de Zinnodes (les coordinateurs artistiques et artistes).
S’il reste de l’argent, on le donne pour le développement des ateliers.
A côté de ça, chaque porteur de Zinnode peut, sur base d’un dossier, recevoir des subsides pour le développement de son projet de Zinnode5.
On veut travailler sur mesure, c’est-à-dire qu’aucun projet de Zinnode n’est comparable à un autre, ni dans sa manière de fonctionner ni dans sa genèse.
Parfois, les Zinnodes n’ont pas de porteur de Zinnode et donc, ce sont les partenaires mêmes qui se lancent, ensemble, dans la coordination de leur Zinnode. Il est très difficile de trouver des associations qui sont en capacité de jouer ce rôle de porteur.
Propos récoltés par V.D.
1 Vlaamse Gemeenschapscommissie (Commission Communautaire Flamande)
2 Commission Communautaire Française
3
Compétence fédérale
4
L’équipe Zinneke est actuellement composée de 9 salariés temps plein
5 Voir entretien avec la ministre Fadila Laanan
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008