Une gigantesque plateforme de rencontres

La Parade n’est que la partie émergente de l’iceberg. Mais alors, ce qui est dans l’eau c’est quoi ? Entretien avec Olivier Cauvain, coordinateur de projets au sein de l’asbl Zinneke1.


Quel est le contexte d'émergence de la Zinneke Parade?

En 2000, lorsque Bruxelles était capitale européenne de la culture, il y a eu un appel à projets parmi lesquels était proposé un carnaval Bruxellois, événement qui, à cette époque, n'existait pas à Bruxelles. Le projet a été retenu et, enrichi par d’autres idées, est devenu un projet de parade construit entre habitants et artistes. Vu le succès remporté, les organisateurs ne voulaient pas s’en tenir à un "one shot" !


Qui sont ces organisateurs ? Avaient-ils déjà la volonté d’organiser la rencontre des différents quartiers urbains à travers la Parade?

Mirko Popovitch qui, à l'époque, était responsable de la Vénerie à Watermael-Boitsfort, est l’initiateur du projet. Très vite sont arrivés Marcel De Munnynck un des organisateurs de Bruxelles 2000, et Marcel Rijdams qui est architecte urbaniste. Ils avaient déjà en tête de rendre visible ce qui se faisait dans les quartiers. La parade était le projet qui allait permettre de montrer à l’extérieur ce qui, généralement, reste au niveau des associations.

Marcel Rijdams, en tant qu'urbaniste, se demandait comment jeter des ponts entre le centre ville et les différents quartiers de la première couronne. Molenbeek et le centre ville, par exemple, sont séparés par le canal. La question était de savoir comment faire pour que les habitants de ces deux quartiers se rencontrent.

Au cours des différentes éditions, le projet a évolué. Il ne s’agit plus de faire de Zinneke la vitrine de ce qui se passe dans les associations mais de construire un projet de ville qui questionne le "vivre ensemble".

De nombreux partenariats existent déjà entre les associations mais ce sont toujours des partenariats historiques qui se poursuivent.

A Cureghem on ne sait pas ce qui se passe à Saint-Josse par exemple et il n'y a pas de terrain pour que ça puisse se savoir. On estime que la Zinneke est une plateforme de rencontres possibles. Il y a de plus en plus de choses intéressantes. Cette année par exemple, dans le cadre de la Parade, le Foyer des jeunes de Molenbeek a manifesté l'envie de travailler avec des associations qui ne sont pas des associations molenbeekoises classiques mais de faire une rencontre inédite. Une mise en lien s’est opérée entre le Foyer et Terre Franche, centre d'expression et de créativité à Eghezée auquel s’est associée la Maison des Jeunes de Tamines. C’est non seulement la rencontre entre un public urbain et un public campagnard mais aussi entre un public très mixé au niveau culturel (majoritairement maghrébin) et un public plutôt "belgobelge" wallon.

Comment vont-ils se rencontrer, se parler? C'est un enjeu intéressant ! C'est vraiment ce lieu d'échanges que l’on encourage de plus en plus.

Opinion
"Le travail collectif, les rencontres et les échanges que l’on peut avoir avec d’autres associations. La dynamique que l’on peut créer au sein de la MJ même autour de cet évènement, c’est vraiment ça qui est intéressant !"

Marylin Liénart, coordinatrice à la MJ Woo de Waterloo


Les effets sont-ils significatifs et visibles dans la durée, au-delà de la Parade en elle-même?

Les effets, on commence à les mesurer avec les partenaires qui ont déjà participé à la Zinneke et qui reviennent pour cette qualité de rencontres qui ont pu se produire entre les différents publics et qui ont donné suite à la  pérennisation de partenariats qui n'existaient pas auparavant. Mais, comme la Zinneke Parade est encore relativement jeune, on n'a pas encore de vue sur le très long terme. Il y a les effets mesurables mais aussi tous les effets qui nous échappent, c’est-à-dire ceux que chaque participant a ressentis en tant qu'être humain et ce qu'il va en faire. Et ça, il y en a indéniablement ! Nous assistons à des choses très belles et très émouvantes. En 2006, un CEC (Centre d'Expression et de Créativité) de Schaerbeek s’est associé à une école de danse à Limal. L’école était payante et son public, assez aisé, participait à la Parade. La première rencontre a été un peu "clash", surtout entre les animateurs qui arrivaient tous avec des préjugés. J'ai eu des retours autant de l'école de danse que du CEC. On me disait la même chose d’un côté comme de l’autre : "on est arrivé et on ne nous a pas dit bonjour". Etrange, ils avaient tous le même sentiment ! Par contre, avec les enfants, les échanges ont été plus aisés. Plus tard, on a appris qu'après la Parade ils s'étaient revus alors qu'il n'y avait plus de nécessité. Et donc, inévitablement, ça a des conséquences.


La ville appartient aux habitants et la Parade a lieu dans cette optique…

Justement, on trouve que l'espace public n'appartient plus vraiment aux habitants. La Zinneke Parade est un projet de ville et revendiqué comme tel. On vise la réappropriation de l'espace public et la création d’un espace de rencontres pour des gens qui ne se rencontreraient pas si cet espace n'existait pas.

Opinion
"Pour l’instant, on n’est pas en train d’expérimenter le potentiel que l’espace public peut offrir. Ce sont, de plus en plus, des espaces légalisés qui sont équipés de caméras ou pour lesquels il y a une réglementation très précise de ce que l’on peut faire ou pas.
Le formatage des espaces est issu d’une culture dominante qui n’intègre pas les codes culturels et sociaux tels qu’ils existent dans la diversité de la population. On ne joue pas avec ça".
Myriam Stoffen, directrice de l’ASBL Zinneke


On est rarement surpris par des interventions créatives et spontanées dans l’espace public. Tout doit être programmé à l’avance et faire l’objet d’une autorisation. La Zinneke a-t-elle la volonté de bousculer l'ordre établi ?

Pour la Parade elle-même, on ne peut pas éviter un certain ordre établi puisque c'est quand même une manifestation avec 2.500 participants et des dizaines de milliers de spectateurs. Il y a donc une responsabilité importante au niveau de la sécurité. Il y a des choses auxquelles on ne peut échapper, il faut que la police et les services concernés soient consultés et donnent leur accord...

Par contre, on essaie de garder à chaque fois une spontanéité en modifiant les formules. On ne veut pas qu'il y ait quelque chose qui s'encroûte. Ce côté émergence de créativité reste vivant. La Boîte à Clous, un collectif d'artistes, crée des marionnettes que l’on a découvertes en 2006 et avec lesquelles il se passe quelque chose d'extraordinaire. Aujourd’hui, ce collectif a étendu ses ateliers dont un est ouvert à tout le monde pour la création de grandes marionnettes.

Il y a tout un réseau qui reste plus spontané et informel que le côté institutionnel. On espère ne jamais devenir quelque chose de rigide, ce serait un peu la mort de l'esprit Zinneke.


Dans le Cahier des charges de la Zinneke Parade, "L’équipe Zinneke encourage fortement la création de répétitions groupées qui s’opèrent dans l’espace public (parcs, artères bloquées à la circulation, fêtes de quartiers…)". On peut donc opérer par surprise, sans autorisation ?

Il y a des lieux où les autorisations ne sont pas absolument nécessaires2, comme les lieux publics (Parc de Bruxelles, Bois de la Cambre…). Par le passé, des Zinnodes ou des ateliers ont répété dans ces espaces publics de manière informelle, par surprise, ce qui provoquait l’étonnement des badauds qui n’hésitaient pas à venir demander ce qu’il se passait ou des touristes qui prenaient des photos, toujours avec bienveillance et amusement. Cette année, nous encourageons ce que l’on appelle les soumonces. Comme dans les carnavals, ce sont des sorties qui précèdent l’événement pour l’annoncer à la population. Ces soumonces ont un caractère moins spontané que les répétitions évoquées précédemment, mais nous encourageons les initiatives des comités de quartier qui organisent déjà des fêtes et qui peuvent intégrer un cortège dans ce cadre là, ainsi par exemple, à Molenbeek, Lieven Soete, citoyen très actif du quartier Ransfort, a pris en charge, avec notre soutien, l’organisation de la soumonce en mobilisant les habitants et comités molenbeekois autour de plusieurs fêtes de quartier ce jour-là. Une telle organisation nécessite évidemment l’intervention des services communaux, police, Stib, car c’est un événement qui va réunir plus de 500 "défilants" répartis sur quatre zinnodes.


Et au niveau des moyens ?

C’est un puzzle qui est à construire chaque année. On fait des budgets prévisionnels. Le cas classique est une remise du dossier à la Communauté française pour 60 participants mais, quand on commence à travailler, le nombre s’élève à 100 participants. Il y a donc une réadaptation à faire à chaque fois, une recherche de moyens supplémentaires.

A l’époque de Bruxelles 2000 capitale de la culture, les moyens étaient beaucoup plus importants. En 2002, il a fallu trouver les pouvoirs subsidiants (Région bruxelloise, Communauté française, Vlaamse Gemeenschap, VGC, COCOF… ) qui étaient prêts à soutenir ce projet pour le faire vivre.

Toute initiative d’un partenaire pour une recherche de fonds est la bienvenue. Il y a toute une série d’aides qui sont possibles (CPAS, Communes, Fondation Roi Baudouin …). Nous n’avons pas un budget global, ce sont des constructions par petites enveloppes. Il y a aussi tous les bénévoles et les participants qui sont autour de ce projet.

Ici, à la Zinneke Parade, nous sommes quand même huit à travailler à plein temps ainsi qu’une série d’artistes et de techniciens engagés pour faire la coordination des projets locaux. Il y a 22 projets et 22 coordinateurs, à cela s’ajoutent des artistes qui animent les ateliers, ce qui représente une quarantaine d’artistes que Zinneke asbl met à disposition des projets. En tout, si on prend en compte les artistes engagés par les porteurs de projets, on estime à plus de 150 les artistes qui travaillent autour de la Parade.


Zinneke crée des ponts avec l’étranger, ça veut dire quoi ?

La Zinneke Parade, la Par Tôt Parata et le Belfast Carnival s’associent pour lancer "BelBoBru" (titre provisoire). C’est un échange international entre l’asbl Zinneke (Bruxelles, Belgique), Associazione culturale Oltre (Bologne, Italie) et Beat Initiative (Belfast, Northern Ireland, UK).

On veut créer un véritable laboratoire de Parades urbaines où se partageront idées artistiques et réalités urbaines. Le tout avec le soutien du Programme Culture de l’Union européenne.

Opinion
"Il y a deux choses que je retiens des Parades auxquelles nous avons participé. Premièrement, c’est le parcours d’apprentissage en termes de responsabilisation des jeunes qui arrivent jusqu’au bout; il y a toujours une sélection naturelle qui se fait. C’est rare de commencer avec un groupe et de finir avec le même. Parfois, il y a des jeunes qui viennent se greffer au projet, voyant leurs camarades s’amuser. Ils voient le costume et ça leur donne envie. Et donc c’est générateur de toute une synergie qui est très invisible mais, quand on est animateur de terrain du groupe en question, on le voit !
La deuxième chose positive est l’ouverture aux partenariats. J’ai connu des gens, lors des Parades, que je n’aurais jamais connus si je n’y avais pas participé. Ça m’a permis de créer de nouveaux partenariats. Par exemple, après une des Parades (2004 ou 2006), les jeunes se sont impliqués dans un gros projet d’une année appelé "Flower Power", basé sur l’écologie. Les initiateurs de ce projet m’ont invité à y participer puisqu’une relation de confiance et d’amitié était née entre gestionnaires d’associations. Ça a débouché sur un autre gros projet dans lequel les jeunes ont appris à faire des graffs (graffitis), à détourner des carcasses de voiture pour en faire des UMR (Unité Mobile Réaffecté) et, plus précisément, pour les transformer en pots de fleurs qu’ils ont disposés dans le quartier, c’était très chouette !

Et il y a aussi tout ce que j’ai pu développer avec eux autour de leur comportement peu citoyen, quand ils balancent leur paquet de frites ou leur cannette sur le terrain de foot par exemple. Ca m’a permis de faire tout un travail de conscientisation à l’environnement. Tout ça est né lors de la Parade !"
Rafael Vasquez, coordinateur à la MJ de Ganshoren

              Propos récoltés par V.D.

1 http://zinneke.org/
2 Voir feuillet central intitulé "Quelles démarches pour une manifestation publique ?"

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008