Ils ont un nom et un visage qui nous questionnent

Il est polonais, elle est roumaine. Tous deux sont gitans. Avec leurs cinq enfants dont les trois plus jeunes sont nés en Belgique, ils vivent à Bruxelles depuis plusieurs années, dans l'attente d'une hypothétique régularisation de leur séjour.

Leur situation est extrêmement précaire: sans ressource, ni même de possibilité de s'en procurer, tantôt ils s'entassent dans des logements temporaires et souvent insalubres. Tantôt, ils sont accueillis provisoirement dans un centre d'hébergement. Tantôt, ils passent une nuit à l'hôtel et parfois même dans une voiture, en attendant mieux. Ils ne parviennent à survivre que grâce à l'engagement et au soutien de quelques personnes: l’institutrice de l'école, le médecin de famille, des amis dont ceux de la "Maison des Savoirs".

Mercredi 13 avril. Banal contrôle routier. Madame et les enfants sont embarqués et emmenés dans un centre fermé. Ils y resteront quinze jours, privés de liberté, privés d'école, privés de père, privés d'amis, soumis à un régime quasi carcéral et à l'angoisse du lendemain.

Une détention qui laisse des marques.
Patricia, 11 ans, lit cette phrase gravée sur le mur de leur chambre: "La patience est la clé d'or de toute victoire." Madame raconte: "Ils veulent nous renvoyer dans notre pays, comme si on n'existait pas. Trois gendarmes m'ont mis des menottes. Ils nous traitent comme si on était des barbares! Ils ne m'ont rien dit de mes droits. Je n'ai même pas pu aller chercher quelques affaires personnelles: pas de possibilité de nous changer pendant quatre jours. Comment peut-on enfermer des enfants dans une cellule pendant quatre heures, sans même leur donner à boire? Je leur ai dit en pleurant: "je vais vous expliquer pourquoi nous sommes en Belgique! Je veux que mes enfants aient un avenir, qu'ils puissent aller à l'école et apprendre un métier. Si on nous renvoie en Roumanie, que vont-ils devenir? Vont-ils être acceptés à l'école alors qu'ils sont gitans et ne parlent pas roumain?"
Pourtant, elle estime qu'elle a de la chance par rapport à d'autres personnes détenues comme elle: "Moi, je sais lire et écrire. J'ai refusé de signer des papiers sans en connaître le contenu. Mais il y a tous les gens qui ne savent pas. Qu'est¬ce qui leur arrive alors? "Ils tombent sans pouvoir se relever." Elle les soutient en se faisant leur interprète.

Jean-Luc, neuf ans, s'insurge: "Les policiers sont menteurs, ils nous ont dit qu'ils allaient nous relâcher mais ils nous ont amenés ici pour nous expulser. Ils nous ont pris tout l'argent que maman avait gardé pour payer le loyer. Ils ont pris la voiture de papa."
Patrick, 14 ans, poursuit: "Je déteste rester enfermé pour rien. Ici; c'est une vraie prison. On n'est pas libre, on ne peut pas aller dehors quand on veut… L’air de ce pays n’est plus gratuit pour nous! On n'apprend rien ici... Pourquoi ne peut-on pas continuer nos études?" Il n'est pas pour autant découragé: "On garde espoir parce qu'il y a des gens qui essaient de nous aider..."

Avec une association de défense de sans-papiers et des militants de la "Maison des Savoirs", nous décidons de nous rendre sur place pour soutenir cette famille. L'institutrice des enfants nous accompagne. Impossible d'entrer, bien sûr. Des barbelés et des murs nous séparent. Un d'entre nous scande les prénoms des enfants avec un mégaphone. Des visages apparaissent aux fenêtres du 1er étage et des mains s'agitent. Ils nous reconnaissent malgré la distance et nous répondent en criant à leur tour nos prénoms. Et cette symphonie de prénoms clamés alternativement nous rapproche et fait oublier pour un moment les murs, les barbelés et les étiquettes de clandestins détenus. Ces enfants gitans en passe d'être refoulés, ont chacun un nom et un visage qui nous questionnent.

Une société peut-elle laisser vivre sans aucun droit, parfois pendant des années, ces clandestins, "demandeurs d'asile" déboutés au motif qu'ils sont sans papier ? Ne sont-ils pas des hommes comme les autres, probablement plus fragiles encore que les autres parce que coupés de leurs racines?

La Convention de Genève ne devrait-elle pas reconnaître la qualité de réfugié aux membres des minorités qui sont discriminés voire opprimés dans certains pays, même s'ils ne sont pas des opposants politiques au sens où la Convention l'entend?

Autant de questions trop longtemps occultées, mais bien présentes dans l'Europe d'aujourd'hui. A nous tous d'y donner ensemble une réponse respectueuse de la personne la plus fragile.

Françoise Barbier
ATD Quart Monde Wallonie-Bruxelles asbl

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008