Entretien avec Olivier Pirotte, animateur à l'asbl AFICO (Animation, Formation, Information, Coordination) et porte-parole de la plate-forme de soutien au mouvement des sans-papiers en province de Namur.
Dire que l'on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, cela
n’a aucun sens, d’abord parce qu'on en accueille qu'une minuscule
partie.
Il suffit de voir les millions de réfugiés accueillis par les
pays du Sud.
Les pays riches qui se sentent victimes parce que l'on abuserait de leur largesse
font preuve d'une grande hypocrisie ! Si on interviewait les gens dans la rue,
une majorité dirait probablement que l'Europe et la Belgique aident les
pays du sud. C’est vrai que dès qu'il y a une aide qui part depuis
nos pays vers le sud, c'est très médiatisé. Il y a toujours
une délégation de journalistes pour accompagner le ministre qui
va remettre le chèque ou qui va signer la convention d'aide.
Mais, dans les faits, c'est exactement le contraire! On oublie toutes les ressources
du sud qui vont vers le Nord, que ce soit des ressources naturelles mais aussi
les flux d'argent. Regardez les quantités d’argent payées
par le Sud pour rembourser sa dette. Et les intérêts sont tellement
énormes que certains pays ont remboursé plusieurs fois l'équivalent
de leur dette et continuent à payer sans voir le bout du tunnel. Et combien
de dettes ont été faites lors de dictatures soutenues par nos
pays!
D’un autre côté, quand on voit l'Office des Etrangers ou le ministre de l’Intérieur se féliciter du fait qu'il y a moins de demandeurs d'asile et moins de statuts octroyés, est-ce que l'objectif est là? L'objectif n'est-il pas de respecter les conventions de Genève en matière d'asile et de veiller à ce que des personnes persécutées ou en danger dans leur pays puissent recevoir une protection? On inverse vraiment les objectifs et en plus on s'en félicite. L'hypocrisie a atteint son maximum!
Les sans-papiers et les associations qui font partie de la plate-forme de soutien
disent qu'il faudrait une autre politique étrangère. S'il y avait
moins de dictatures dans le monde, moins de conflits, moins de discriminations,
moins d’inégalités, moins d’exploitation à
travers la planète, il y aurait moins de flux migratoires dans de telles
conditions.
La migration est quelque chose qui a toujours existé et on s'en effarouche
moins quand ce sont les Belges qui émigrent. On oublie vite que beaucoup
de Belges se sont réfugiés en France, au moment de la Deuxième
Guerre mondiale par exemple. Ils ont aussi émigré en Russie, en
Amérique du Nord et dans les pays du Sud, souvent avec de bons salaires.
L'asile et l’accueil se sont faits dans les deux sens!
Elle a non seulement constitué un apport à l'économie
mais aussi à la culture et à la société en général.
Je crois qu'un pays ne peut pas se passer d'immigration ni d’émigration,
ça fait partie de la vie. De toute manière, il est illusoire de
vouloir l'empêcher. Ca n'aurait que de mauvaises conséquences,
notamment en terme de libertés. Quand on voit, au niveau des demandeurs
d'asile, la manière dont les procédures sont menées et
toutes les situations de non droit dont sont victimes les étrangers,
notamment dans les centres fermés, c'est effrayant.
Alors pourquoi ce mouvement de rejet? D’abord à cause de la peur.
Mais c’est tellement facile de chercher des boucs émissaires. S’il
y a un problème, c’est la faute à quelqu’un d’autre.
Ainsi certains prétendent qu'il suffirait de mettre les étrangers
dehors pour qu'il n'y ait plus de chômage. Cela ne tient pas la route
une seconde. On fait semblant de trouver des solutions comme si elles étaient
à portée de main mais elles sont fausses. Cette manière
de trouver des boucs émissaires nous a mené au nazisme, au fascisme,
au franquisme…
Les populations étrangères qui viennent en Belgique sont jeunes, en âge de travailler et ont toute une série de compétences. Chaque flux migratoire génère un dynamisme supplémentaire au niveau économique. Il est illusoire de croire qu'en renvoyant les étrangers, on va solutionner nos problèmes de chômage.
On semble oublier aussi que l'Europe et la Belgique n'ont jamais été aussi riches. Quand on dit qu'il y a crise économique, c'est faux ! Le problème n'est pas du côté des richesses mais bien du côté de la répartition des richesses. Et ces attaques n’ont pas seulement lieu contre les étrangers mais aussi contre de nombreuses autres catégories de la population qui sont plus en plus exclues de toute une série de choses. Il suffit de voir ce qu'il se passe au niveau de la "chasse aux chômeurs". On culpabilise toute une partie de la population comme si elle était responsable. Et on oublie que la Belgique n'a jamais été aussi riche.
L'immigration va continuer tant que l'on ne s'attaquera pas au désordre mondial. Pour le moment, le désordre mondial est entretenu, c'est flagrant ! C'est du chacun pour soi, on pousse les Etats à diminuer leurs dépenses sociales. Il suffit de voir les pressions que nos institutions internationales exercent envers les pays du Sud pour privatiser toute une série de services comme l'eau, l'éducation, la santé... Cela ne fait que renforcer les inégalités. Quand on dit que tel pays se développe, il faut creuser et se demander si ce développement bénéficie à toute la population ou si ce n'est pas, au contraire, une augmentation des écarts entre les différents groupes de population.
Non évidemment. Le mouvement des sans-papiers est très clair
à ce niveau. Il revendique des critères clairs et permanents de
régularisation: les attaches durables, de trop longues procédures,
le danger du retour, la maladie et le handicap…
Pour le moment, on a vraiment l'impression que c'est l'arbitraire qui est au
pouvoir. Il y a toute une population étrangère qui vit en Belgique
depuis des années, qui a tissé des liens avec le pays et qui n'est
toujours pas régularisée. Quelque part, cela arrange toute une
série de gens de faire comme s'ils n'étaient pas là puisque
l'on sait très bien que c’est une manière d'avoir une main-d'œuvre
bon marché. On utilise les sans-papiers sans leur donner aucune protection.
Comme il y a les travailleurs sans emploi, il y a les travailleurs sans papier. D'ailleurs, la FGTB à Namur a décidé l'affiliation des sans-papiers. Et il y a un débat pour généraliser cette affiliation et pour voir comment on peut mener toute une sensibilisation au niveau de la population et des travailleurs. Nous sommes tous des travailleurs. Nous avons intérêt à nous serrer les coudes et à ne pas nous diviser entre nous.
C'est vrai que l'on pourrait rêver de frontières complètement ouvertes mais, pour le moment, avec les circonstances actuelles, c'est inimaginable. Au contraire, la tendance aujourd’hui est à fermer de plus en plus les frontières et à nous replier frileusement sur nous.
Les sans-papiers nous font un cadeau dans le sens où ils attirent notre
attention sur toute une série de fragilités ou même de failles
de notre démocratie. Je vous ai parlé de plusieurs hypocrisies
que nous vivons aujourd’hui. La manière dont les procédures
ont été menées par rapport aux sans-papiers en est un autre
exemple. Qui dit que demain de tels comportements ne seront pas utilisés
envers d'autres catégories de la population?
J'invite vraiment les médias à se rendre dans les centres ouverts
et fermés pour se rendre compte des conditions de vie actuelles des gens
qui s'y trouvent et je les invite aussi à vivre au quotidien ce que vivent
les sans-papiers en dehors de ces centres.
Ce n'est pas seulement un combat altruiste. Il s’agit de défendre des droits et des valeurs qui nous concernent tous et nous avons tout intérêt à nous battre ensemble pour les conserver et les développer.
Propos récoltés par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008