L'UDEP contre l'esclavage moderne

Entretien avec Ali Guissé, coordinateur et porte-parole pour l'Union pour la Défense des sans-papiers, mouvement créé et géré par les sans-papiers.


Dans la lutte des sans-papiers, le politique est-il le reflet de l'opinion publique?

Oui et non. L'opinion publique est conditionnée par le politique. D'une part, on a la réalité des choses et, d'autre part, on a un lobbying médiatique qui prouve le contraire et qui vient des messages que les politiciens veulent faire entendre à la population. "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde" est un slogan assez répandu par les politiciens et les médias de masse. C'est un lavage de cerveau qui dit que la Belgique est bien trop petite pour jouer ce rôle mais, en attendant, on omet d'expliquer le fond des choses.


A ceux qui disent "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde" que leur répondez-vous?

Je leur dis qu'en attendant, on se permet quand même d'exploiter la misère du monde. Les gens qui vivent depuis des années en Belgique, comment font-ils pour survivre? Le pouvoir politique ne se pose pas la question. Ils survivent en travaillant au noir, en étant exploité par leur travail, en étant à la merci des marchands de sommeil. Exploiter l'autre pour mieux gagner est typique du capitalisme. En les exploitant, on dit que l'on ne veut pas d'eux, c'est paradoxal. C'est de l'esclavage moderne. Au début de l'indépendance des pays africains, on disait que le succès de ce continent reposait sur l'agriculture. Celui qui était riche, ce n'était pas celui qui avait des belles voitures ou des belles villas, c'était celui qui avait beaucoup de femmes et d'enfants, une force qui pouvait lui donner de la main-d'œuvre dans les champs. Puis, on vient avec une nouvelle mentalité qui dit qu'il faut avoir une femme et peu d'enfants. La conclusion est que le taux de natalité diminue et qu'on n'a plus la même force de travail dans les champs. Que l'on arrête de véhiculer des informations qui ne répondent pas à nos attentes ni à notre culture. Si on l'avait laissée, l'Afrique aurait pu se développer par elle-même grâce à l'agriculture. La Chine par exemple, n'a pas eu de développement à l'américaine, elle a connu son développement à elle, selon ses aspirations, sa culture et ses croyances. Aujourd'hui, elle a le taux économique le plus élevé dans le monde.


La grève de la faim est une méthode radicale de contestation mais qui met en danger l'intégrité physique des êtres humains. Ces gens n'ont plus rien à perdre?

Quand on est dos au mur et qu'il n'a plus rien, on peut faire des choses extrêmes. Les sans-papiers veulent gagner leur vie mais ne veulent pas à tout prix dépendre de la sécurité sociale car, dans le Tiers-monde, il faut savoir que ça n'existe pas. Quand on dit que les gens veulent des papiers pour dépendre du CPAS, c'est faux. Ils ont appris à se battre sans sécurité sociale depuis toujours. Certaines personnes vivent la précarité et leur demande d'aide est rejetée sans motifs valables. A l'Office des Etrangers et au ministère de l'Intérieur, ceux qui font la grève de la faim se font régulariser. Par contre, si on essaie de négocier, de faire une demande citoyenne, de faire des propositions en se servant des valeurs de la démocratie européenne et de la citoyenneté, la demande est refusée. Ce qui revient à dire, de manière très schématisée, que l'on ne doit pas être intelligent mais qu'il faut sacrifier sa vie pour être régularisé. On veut être la voix des "sans-voix". Sensibiliser le bouche à oreille, c'est la seule façon d'empêcher l'exploitation de la misère des pays en développement.

Propos récoltés par V.D.

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008