Le suicide n'est pas un désir de mort!

Entretien avec Xavier Gernay, médecin responsable du Centre Patrick Dewaere.


Le Centre Patrick Dewaere accueille des personnes suicidaires. En quoi le Centre diffère-t-il d'un hôpital plus classique?

Le Centre accueille des jeunes suicidants et suicidaires de 15 à 35 ans avec une moyenne d'âge de 20 ans. Le suicidant est déjà passé à l'acte et le suicidaire est dans la pensée.
L'originalité du concept lié au centre est de dire que les tentatives de suicides chez l'adolescent ne sont pas obligatoirement le signe d'une pathologie mentale. Cependant, elles sont inquiétantes parce que c'est le signe d'un malaise profond auquel l'adolescent ne sait pas répondre autrement que par un passage à l'acte autodestructeur. Ce geste arrive au moment où les capacités de mentalisation ou de verbalisation sont dépassées. La personne n'arrive plus à dire, à crier ou à écrire qu'elle va mal.
On donne au jeune l'occasion de se rendre compte qu'un travail peut être fait autour de ce qui lui arrive mais en particulier un travail de nature psychothérapeutique. Il s'agit de remettre des mots sur ce qui ne va pas, de dénouer la crise.
La prise en charge s'organise sur quatre niveaux. Il y a, d'une part, tout ce qui est thérapie verbale, c'est-à-dire les entretiens individuels avec la psychologue, les thérapies de groupe, l'organisation de groupes de vie quotidienne. Nous avons ensuite des activités qui touchent à l'expression artistique, que ce soit la peinture, le modelage, les activités d'expression scénique, la musique… où l'on essaie de donner au jeune la possibilité d'exprimer ses sentiments sans passer par le verbe puisque celui-ci est trop difficile à mettre en place.
Le troisième volet reprend les activités physiques et sportives où on travaille la relation à son propre corps. On sait que dans la problématique adolescente, la découverte d'un corps qui change est une des difficultés propre à cet âge. A travers ces activités, il y a une manière de se réconcilier avec son corps, de mieux en connaître les limites et de retrouver un certain plaisir à le faire fonctionner. Les jeunes retrouvent un certain renforcement narcissique dans le fait de montrer de quoi ils sont capables.
Le quatrième volet, médical et psychiatrique, vient en dernière position. L'originalité c'est qu'il s'agit avant tout d'un centre de travail de la crise dans lequel l'aspect psychiatrique est bien sûr pris en considération mais plutôt en dernière analyse.
C'est un fonctionnement qui est ouvert, il n'y a pas de mise en observation ou d'hospitalisation de contrainte. La durée est fixée à trois semaines.


Vouloir se suicider c'est désirer la mort?

Oui et non. Parmi la population adolescentaire dont nous nous occupons, le passage à l'acte suicidaire est rarement l'expression d'un désir de mort. Ça s'inscrit souvent, paradoxalement, dans un désir contrarié de vivre. Les jeunes ne se tuent pas tellement parce qu'ils ont envie de mourir mais ils se tuent surtout parce qu'ils n'arrivent plus à trouver comment vivre. Comment vivre dans cette famille de "tarés"? comment vivre sans la petite copine qui vient de me quitter? comment vivre dans un monde où tout va mal?…
Les thématiques sont très différentes mais, derrière ça, il y a un désir de vivre et l'impression d'être incapable d'aller plus loin.
Chez nous, même si la mort est au centre du débat, nous avons un service dans lequel il y a pas mal de vie!


Pour vous, le suicide est-il un phénomène de société inquiétant?

Les personnes qui s'occupent du suicide sont d'accord pour dire que les facteurs sociologiques sont importants. Dans les pays industrialisés, depuis les années 50 jusqu'à la fin des années 90, le nombre de suicides semble avoir augmenté et en particulier chez les jeunes et chez les personnes âgées alors qu'avant cette période, c'était plutôt le fait des hommes adultes de 40-55 ans. Aujourd'hui, c'est un phénomène qui n'épargne aucune tranche d'âge. Ce qui est surtout inquiétant chez l'adolescent c'est qu'à ce nombre plus important de suicide correspond un nombre très important de tentatives de suicides.
Alors, est-ce la preuve du malaise grandissant de notre société? C'est une prise de position qui est évidemment difficile à argumenter. Dire que les gens se suicident de plus en plus parce que le monde va de plus en plus mal, c'est donner des raisons aux jeunes de se suicider. Personnellement, je suis un peu opposé à ce discours doloriste et négativiste. Il y a une valorisation masochique dans la douleur qui se généralise et je crois que ça c'est beaucoup plus dangereux. A force de dire que tout va mal, nous donnons à nos adolescents l'impression que le monde qui les attend ne leur offre rien. Or, ce qui dynamise l'adolescent, c'est l'impression qu'il va avoir prise sur ce monde. Ce qui a dynamisé les générations de '68 c'est l'impression qu'ils allaient pouvoir changer le monde. Le désespoir des adultes ne désespère-t-il pas les jeunes?
Les jeunes essaient parfois de me convaincre que le monde est pourri. Ils sont tout à fait surpris de mon bonheur. Ils n'ont plus l'habitude qu'on leur dise qu'il est tout à fait possible d'être heureux et que c'est à chacun de faire son bonheur.
N'oublions pas que le niveau social chez nous n'a quand même jamais été aussi bon, nous vivons dans un pays dans lequel la protection sociale est exceptionnelle. Nous sommes privilégiés par rapport à certains continents, à certains régimes politiques ou par rapport à certains marasmes économiques.


Le centre accueille-t-il beaucoup de récidivistes? Le besoin d'être pris en charge est-il plus fort que la ferme intention de mettre fin à ses jours?

Il faut savoir que, malheureusement, une bonne proportion des jeunes qui commettent des tentatives de suicide va récidiver et que ces récidives vont augmenter en gravité. On sait que les suicidants ont tendance à récidiver et on sait que, statistiquement, une personne sur 10 qui commet une tentative de suicide risque de se suicider ou de décéder de mort violente dans les 5 à 10 ans qui suivent. Parmi notre public, nous avons environ 22% de récidivistes. 78% de nos patients viennent pour la première fois. Je pense que le fait d'avoir limité, de manière inconditionnelle, la durée d'hospitalisation à trois semaines est un facteur important. On laisse ensuite au jeune la gestion de sa destinée. Nous faisons ça pour éviter la désinsertion socio-professionnelle, scolaire et familiale qui risque de favoriser l'évolution vers la chronicité de l'hospitalisme.

Propos récoltés par V.D.

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Centre Patrick Dewaere: 080/29.23.54

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008