Entretien avec Axel Geeraerts, sociologue et directeur du Centre de prévention du suicide.
Oui et non, le débat est ouvert et les spécialistes ne sont pas tous d'accord. On a parfois tendance à réduire le suicide à la maladie mentale ou à la dépression. Certaines études montrent qu'à peu près 20% des personnes qui se sont suicidées avaient effectivement un problème de cet ordre. Si on élargit ça aux personnes qui n'étaient pas diagnostiquées comme telles mais par rapport auxquelles on aurait pu poser un diagnostic si elles avaient été consultées ou suivies, on a de nouveau une vingtaine de pourcent. On s'aperçoit donc qu'il y a 40% de zone de recouvrement important. Ce qui veut dire aussi qu'il y a plus ou moins 60% de personnes qui commettent un acte suicidaire et par rapport auxquelles on ne peut pas poser un diagnostic de pathologie mentale.
Que se passe-t-il dans un processus suicidaire ou lors d'une crise suicidaire? En général, ça n'arrive pas du jour au lendemain. C'est l'aboutissement d'un long processus, d'une succession d'échecs, de traumatismes plus ou moins importants, de crises successives. Ce qui est paradoxal c'est que par ailleurs ces crises nous font grandir, que ce soit pendant l'enfance, à l'adolescence ou à l'âge adulte. On a toute une série de processus d'adaptation qui nous permettent de développer de nouvelles aptitudes, d'intégrer ces crises et de pouvoir continuer à vivre. Certains n'arrivent pas surmonter certaines crises, il y a une souffrance psychique, leur estime de soi diminue. On utilise l'image de l'entonnoir au niveau de la crise suicidaire: de moins en moins de possibilités de s'en sortir. Finalement, il y a une souffrance telle que le suicide apparaît comme une solution possible.
Oui certainement. Il y a sans conteste une part d'éducation mais il
y a aussi une part de ce que chacun est. Dans une famille, des enfants vont
plus ou moins recevoir la même éducation mais ne vont pas réagir
de la même manière au développement de la vie.
Le concept de résilience, développé par Boris Cyrulnik,
part du constat que des enfants qui vivent des événements à
priori traumatiques, comme l'abus sexuel par exemple, ne développent
pas obligatoirement des traumatismes et arrivent à trouver en eux suffisamment
de ressources pour s'adapter et intégrer ces difficultés. D'autres
vont grandir ou vivre dans un environnement plus propice à un épanouissement
et vont quand même être sujets à de graves crises existentielles
et à des souffrances psychiques importantes.
Le concept de résilience est un principe physique qui fait qu'un élément
peut, même s'il subit une pression, retrouver sa forme originale. Chaque
individu réagit de manière différente à des événements
"similaires".
Peu d'études ont été menées pour essayer d'analyser
le phénomène. On est mal armé au niveau statistique pour
évaluer cela très finement puisque les dernières statistiques
nationales remontent à 1997. Sur base des chiffres dont on dispose, on
s'aperçoit que la Belgique a un taux de suicide important qui tourne
autour de 21/100 000 ou 22/100 000 et qui nous situe clairement dans le peloton
de tête au niveau européen.
Cependant, il faut voir ce qui est comparable et savoir ce que l'on enregistre.
En général, en Europe, on se base sur les déclarations
de décès. Mais la manière dont les médecins vont
déclarer et classifier les décès va être très
différente d'un pays à l'autre. Pour étudier convenablement
la question, il faudrait déjà savoir de quelle manière
les décès sont enregistrés. On va peut être s'apercevoir
que l'on a des taux de suicide importants chez nous et un nombre de décès
pour causes indéterminées assez bas, alors que, dans d'autres
pays, on va avoir des taux de suicide plus bas mais un nombre de décès
pour causes indéterminées beaucoup plus important. On peut donc
imaginer qu'au niveau indéterminé, il y a peut-être un nombre
plus important de suicides. Il y a des suicides qui ne sont pas repérés
comme tels non plus. Si je décide de projeter ma voiture contre un arbre
pour me suicider et que je n'ai pas laissé de petit mot, je vais être
repris dans les statistiques des accidents de la route et pas de suicide.
Oui, c'est le même genre de réponse. Au niveau statistique, on se suicide plus qu'avant. On sait que la pression culturelle et notamment religieuse pour masquer les suicides était beaucoup plus importante il y a 100 ans ou même 50 ans. Il n'y a pas très longtemps, au niveau de l'église catholique, il n'était pas question d'avoir un enterrement religieux si les gens se suicidaient.
De manière générale, les hommes se suicident plus que
les femmes. Mais on estime que les femmes font plus de tentatives de suicide
que les hommes. A l'exception de l'Inde où les taux sont similaires et
de la Chine où le taux de suicide des femmes est plus important que celui
des hommes, partout dans le monde, les hommes se suicident le plus.
Il y a d'abord une explication par rapport aux moyens utilisés. En général,
les hommes utilisent des moyens plus expéditifs (armes à feu,
pendaison…) que les femmes (médicaments, substances toxiques…).
D'autres explications sont plus d'ordre sociologiques ou psychologiques par
rapport au rôle de l'homme. On sait que les hommes ont moins tendance
à demander de l'aide, on le remarque par rapport à la dépression.
Il y a plus de dépressions qui sont diagnostiquées chez les femmes
que chez les hommes. On a des explications en rapport avec le rôle masculin
dans la société. C'est un peu l'archétype de l'homme qui
assume, fait face, ne peut pas se laisser aller, ne peut pas exprimer ses sentiments.
On reste quand même dans une société un peu macho même
s'il y a une évolution. Certains pensent que cette évolution et
cette égalité entre les sexes a mis à mal l'identité
masculine. Si les femmes ont effectivement mené un combat, les hommes
sont encore empreints de tous ces repères un peu macho dans une société
où l'on ne peut plus trop les revendiquer.
Les hommes, beaucoup plus que les femmes, sont en perte de repères.
On sait aussi que l'homme est beaucoup plus dépendant de la femme que
la femme de l'homme. L'homme va moins bien vivre la solitude, le divorce ou
le veuvage que les femmes. Le suicide des personnes âgées est beaucoup
plus important chez les hommes que chez les femmes. Il y a des explications
qui vont être amenées par rapport au tissu social et au lien social,
notamment par rapport aux enfants. Les femmes, en général, ont
la garde des enfants. Les ruptures de lien au niveau de la filiation sont beaucoup
plus importantes chez les hommes que chez les femmes. Le fait d'avoir un entourage
et des contacts avec ses enfants ou de ne plus en avoir peut être un élément
de fragilité. Notre première activité est la réponse
au téléphone et 60% des appels sont des femmes. Elles sont aussi
majoritaires dans les groupes de parole pour personnes endeuillées. Les
hypothèses sont donc validées par les outils que nous mettons
en place.
Au risque d'en hérisser certains, je dirais non! On est avant tout
là pour écouter la souffrance de l'autre et l'accompagner.
Le but n'est pas d'empêcher à tout prix le passage à l'acte
sinon on ne fonctionnerait pas avec une ligne anonyme par exemple. L'anonymat
est garanti, ce qui veut dire que l'on n'a aucune possibilité de repérer
d'où viennent les appels. Si notre principe était qu'il faut à
tout prix éviter le passage à l'acte, on fonctionnerait comme
les québécois, c'est-à-dire qu'il y aurait un repérage
systématique des appels et qu'en cas d'évaluation d'une dangerosité
ou d'un passage à l'acte imminent, on ferait intervenir les secours,
quel que soit le souhait de la personne.
Ce n'est pas le cas chez nous parce que nous estimons que ce n'est pas la porte
d'entrée la plus intéressante. Nous voulons d'abord être
là pour écouter et accompagner la personne avec, bien sûr,
in fine, l'espoir ou la croyance que c'est ce qui va permettre d'éviter
le pire. On est bien au Centre de Prévention du Suicide, c'est là
que notre position est sans doute plus complexe. A la fois, c'est bien ça
que l'on veut mais ce n'est pas le seul enjeu ni l'enjeu principal.
Oui, c'est évident et c'est notre outil de travail. Il s'agit de ne
pas aller trop vite dans les mots mais plutôt d'être là pour
écouter. On a une approche Rogérienne qui s'attache à la
reformulation, c'est-à-dire à l'utilisation des mots que les gens
vont pouvoir dire pour éviter d'amener trop de contenu. Il est clair
que les mots sont importants mais il ne faut pas en avoir peur. Ils sont importants
dans la vie de tous les jours pour monsieur et madame tout le monde. On a beaucoup
"d'appels pour tiers", c'est-à-dire des gens qui nous téléphonent
pour quelqu'un d'autre. On a parfois des gens qui nous disent avoir l'impression
que leur collègue ou ami a des idées suicidaires et se demandent
s'ils peuvent en parler et comment ils doivent s'y prendre. Nous avons tendance
à dire que s'il s'agit vraiment de suicide, autant poser la question,
ça n'a jamais provoqué le passage à l'acte, au contraire.
Ça ouvre la porte à un certain soulagement et ça permet
à la personne de se confier, de se livrer. Le fait de pouvoir nommer
les choses est important.
Un jour, un jeune qui avait été hospitalisé pour tentative
de suicide m'a dit: vous êtes le premier à dire que j'ai fait une
tentative de suicide, ni les infirmières, ni les psychologues, ni ma
famille qui est venue me voire n'avait osé nommé le chose. Le
fait de reconnaître l'acte qui a été posé et donc
de reconnaître la souffrance a toute sa signification.
Propos récoltés par V.D.
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Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008