Entretien avec Christophe Marchand, avocat pénaliste, spécialisé en squat
Ça s'est fait un peu par hasard. Quand j'étais étudiant, j'ai fait un voyage Erasmus à Madrid où j'ai rencontré des avocats espagnols qui travaillaient dans des centres sociaux anarchistes et dans des squats. Comme j'ai toujours eu un intérêt pour l'idéologie anarchique, j'allais aux conférences organisées sur le sujet. Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai continué à m’y intéresser en participant aux réunions organisées par des squatteurs.
Pour l'instant c'est calme. J'ai plutôt des dossiers d'occupation "sauvage", c’est-à-dire des gens qui sont réellement à la rue et qui occupent un bâtiment vide. Ou alors, se sont des dossiers de squats "civilisés". Il y a une diversité de squats assez impressionnante. Certains sont politiques et engagés, plus dans la mouvance anarchiste, et d’autres sont occupés par des SDF ou des familles, des gens pour qui le squat est une nécessité et qui n'ont pas le choix. Il y a aussi des squats mixtes qui regroupent un peu tous les genres. Les gens viennent soit nous trouver avant d'occuper une maison, soit pour stabiliser leur situation alors qu’ils occupent déjà un espace. La situation la plus difficile à gérer est quand ils viennent me voir parce qu’ils sont vraiment dans les ennuis.
C'est certain! C'est étudié, c'est établi, il y a véritablement une pénurie de logements à prix modérés. Il y a aussi toute la spéculation immobilière. Le "bon" squatteur est celui qui, après avoir repéré un immeuble vide, va au cadastre pour se renseigner sur le propriétaire.
(Rires) Non. A priori, tous les squatteurs sont "bons". Il existe des sociétés qui s'occupent de trouver des maisons vides pour y mettre des "bons" squatteurs; aussi appelés brigades anti-squat; dans le but d’empêcher les squatteurs non désirés d’investir les lieux. Cela se passe avec l’accord du propriétaire.
Quand quelqu’un occupe une maison, on propose au propriétaire une convention d'occupation précaire. Ça arrange le propriétaire et, en plus, les squatteurs entretiennent la maison en l'empêchant de se dégrader davantage.
Un jour, lors d'une réunion politique, j’avais été très choqué par la réponse d’un élu à la question: "qu'est-ce que vous pensez du squat?". Celui-ci n’a pas hésité à faire l’amalgame entre squatteurs, drogués et trafiquants de drogues. Même s’il est vrai que certains squats sont vraiment des chancres dans lesquels les gens vivent dans une marginalité très importante, le discours de cet élu socialiste m'a semblé très réactionnaire, ça faisait un peu penser à l'extrême droite.
Oui, c'est une loi dite "Onkelinx" qui a été votée mais, personnellement, je n'ai pas connu de mise en œuvre concrète de cette loi. Cette loi dit que le CPAS, s’il en fait la demande, peut réquisitionner une maison, c'est-à-dire racheter une maison pour en faire un/des logement(s) à prix modérés. Mais, comme le CPAS de Bruxelles possède déjà des dizaines de maisons inoccupées, cette loi n’a pas beaucoup d'intérêt.
On a eu pas mal de combats judiciaires qui nous ont souvent menés au tribunal. L'objectif est d'essayer de tenir le plus longtemps possible dans l’immeuble. On a eu des succès divers. Parfois, du jour au lendemain, on était foutu dehors. Ça dépend du juge de paix, de sa sensibilité par rapport à la question du logement. Parfois, il était permis que l'on reste onze mois de plus parce que l’on arrivait à démontrer, par exemple, que les gens étaient indigents ou étudiants et qu'ils n'avaient pas d'autres possibilités de se loger.
Il y a une véritable jurisprudence en la matière: étant donné qu’il y avait un vide juridique, les tribunaux ont créé une règle de droit qui fait que les squatteurs ne sont pas mis dehors du jour au lendemain.
Ca c'est une question de politique. On aurait alors des logements sociaux avec des loyers modérés? Cette formule existe déjà! La problématique des communes qui rachètent des immeubles pour les mettre à disposition, gratuitement ou presque, est liée à celle des logements sociaux. On ne peut pas séparer les deux. Il faut que tout le monde soit traité de la même manière.
La commune peut le faire pour des projets très spécifiques comme, par exemple, la cité d'artistes Mommen que j'ai défendu pendant deux ans. Au départ il y avait la crainte d'être expulsé par les propriétaires privés et il était question de résister à une éventuelle expulsion. Finalement, ce sont les pouvoirs publics qui ont racheté la cité et investi dedans.
Le squat est une question à part, c'est un peu un aiguillon social. Le squat a réellement obligé les propriétaires à rénover parce que les tribunaux leur demandaient ce qu'ils projetaient de faire avec leur immeuble vide. Ca a vraiment eu un rôle dans le paysage urbain, dans la préservation de certains bâtiments.
Le squat est quelque chose qui doit rester à la marge. Il n’est pas nécessaire qu’il soit organisé car c'est un mouvement très libre. Ce sont des gens qui se battent contre des situations intolérables et ça doit continuer comme ça. C'est quelque chose qui doit rester en réaction par rapport à une situation qui n'est pas bonne.
Propos récoltés par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008