Entretien avec Thomas Dawance, un des occupants de l'hôtel Tagawa, membre actif de l'association "321 logements" et chercheur au Centre de Recherche Urbaine (ULB).
On accepte les gens à partir du moment où on les a rencontrés à quatre réunions minimum (une réunion par semaine).
On a eu le cas assez hard d'un SDF qui dormait en bas de l'hôtel Tagawa. Collectivement, on ne l’a pas accepté tout de suite mais, individuellement, chacun est libre de l’accueillir chez lui.
La crise du logement est telle que, très vite, il y a eu une concurrence sur le lieu. L’hôtel est complet et on est 60 habitants. On n’a pas une mission sociale de centre d’accueil ou d’abri. On ne reproduit pas les logiques de transit où il faut payer pour être entassé à cinq dans une pièce. On a la possibilité d’avoir un espace pour chacun et on essaie de réguler les logements en fonction de ça.
Ces quatre réunions sont nécessaires pour rencontrer les gens et leur permettre de comprendre dans quoi le collectif du Tagawa s'inscrit. On voit ensuite s'ils sont prêts à s'investir. Nous ne sommes pas des gestionnaires qui donnent des logements aux personnes contre un loyer. C’est un projet participatif. Il y a l'organisation de chantiers de maintenance dans l’endroit, la participation aux d’activités culturelles organisées au sein de l'hôtel (conférences, débats politiques sur le logement par exemple, expositions, concerts…). On mène également tout un travail politique. On repère d’autres bâtiments vides, on regarde s’ils sont en bon état, et on tente de négocier avec le propriétaire… Un squat n’est jamais éternel, il faut prévoir une suite!
Au contraire, dans ce genre de projet, je pense qu’il y a plus de difficulté à intégrer des belges du quart-monde par exemple, qui sont structurellement dépendants des services sociaux, que des personnes sans papier qui, depuis leur premier jour sur le territoire, ont dû mettre tout en œuvre pour se débrouiller, pour obtenir de quoi manger, se loger… Ce sont de gens qui, de manière générale, sont plus vigilants, plus autonomes et donc plus à même de s’intégrer dans ce genre de projet.
Mais, il nous est arrivé de déroger un peu à notre principe de participation, notamment lors de l’expulsion des "sans-papiers" de l’église Saint-Boniface où on en a accueilli quelques-uns dans l'urgence d'un logement.
Dans nos réunions, il y a tout un débat sur la solidarité sociale qui se joue. Mais il n’y a pas un modus vivendi qui dit que tout SDF a le droit de venir parce que c’est un squat par exemple. Oui, c’est du cas par cas.
On a cette vigilance entre nous qui est de ne pas fonctionner par copinage. On essaie de garder une diversité dans le projet social. Moins il y a de familles par exemple, plus les parents qui logent au Tagawa doivent militer pour que la clope, l’alcool, l’herbe ou le bruit soient moins dominants dans l’immeuble. C’est une question d’équilibre. Si on laisse faire le mouvement des jeunes précarisés (chômeurs, artistes ou autres), ça devient vite ghetto. D'ailleurs, les journalistes n’arrivent jamais à encaisser le côté hybride du projet. Soit, ils nous prennent pour des jeunes artistes branchés, soit pour des clochards. Impossible pour eux de concevoir que c’est l’un et l’autre et que l’on cohabite ensemble.
Comme je viens personnellement d'un milieu bourgeois, les journalistes viennent me dire que j'ai moins besoin d’être dans le squat que mon voisin qui crève dans sa misère. Le fait est que je ne corresponds pas à l’image qu’ils voudraient se faire du pauvre. Peut-être trouveraient-ils plus juste que je devienne un propriétaire qui retourne dans la partie dominante de la société et que je continue d’écraser mon voisin ? Non! On cohabite et la différence est là!
A notre niveau, il y a vraiment l'enjeu de définir une mixité sociale pour que l'on ne se re-stigmatise pas d’avantage. Si un "sans-papiers" est accueilli spécifiquement dans un squat pour "sans-papiers", la lutte ne se fera qu’au nom des "sans-papiers".
On ne se substitue pas au droit de propriété du propriétaire ou à son droit d’investir dans l’endroit. Ce que l’on veut c'est remplir la valeur d’usage du bien inoccupé. On envisage toutes les pistes ! Par exemple, cette année, nous avons eu trois succès. Nous avons occupé quatre maisons abandonnées à
Auderghem pour lesquels nous avons obtenu un contrat d’occupation précaire. 14 personnes y vivent. Nous avons aussi signé un contrat de bail à rénovation de 9 ans à Dison pour un membre de notre association. Et le Foyer Ixellois (logement social) devrait bientôt nous permettre de reloger deux des familles de l’hôtel dans des maisons vides de leur patrimoine.
La durée d’un projet est difficile à prévoir. En gros, plus l’immeuble est au centre, plus il y a une pression foncière sur l’endroit et plus le propriétaire va s’opposer à ce que les squatteurs s’installent durablement. Bruxelles est une petite ville dans laquelle il y a une pression foncière violente. Les projets ont plus de chance d’être durables en périphérie.
On a eu énormément de chance. C’est parce que notre propriétaire est très particulier que l’on est toujours là. Notre propriétaire est une société anonyme (Europort) composée de deux personnes très riches qui ont négligé les affaires. Elles ont accepté le loyer symbolique qu’on leur paye. Et les
intermédiaires auquel on a eu affaire n’ont jamais contesté notre présence. C’est devenu une forme de bail oral, tacite.
On a aussi une bonne stratégie du point de vue de la gestion du lieu: on a pu éviter des violences et réguler un ordre social mixte qui assure une stabilité.
Propos récoltés par V.D.
Pour plus d'infos sur l'hôtel Tagawa et les autres projets d'occupation temporaire: www.321logements.be
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008