La crise politique actuelle pousse-t-elle à remettre en question la complexité du paysage politique institutionnel ? Les médias font-ils d’une info complexe, une info simpliste ? Entretien avec Jacques Liesenborghs, ancien parlementaire et enseignant retraité.
Je pense qu’elle l’interprète déjà comme
une incapacité des politiques à trouver des compromis. Une partie
de la population est prise par l’émotion et se demande si la Belgique
est en péril.
Il y a un développement de l’apolitisme et de l’antipolitisme
devant ce spectacle de politiciens qui se disputent. Plutôt que la recherche
du bien commun et de l’intérêt général, la
politique donne l’impression de défendre des intérêts
de clans, voire des intérêts personnels.
Je vois deux conséquences graves. C’est le développement,
dans une bonne partie de la population, de ce sentiment latent qu’est
le poujadisme, à la limite du "tous pourris".
La deuxième conséquence, plus grave encore, c’est une tendance
à la simplification et aux généralisations qui amènent
à dire que c’est l’autre (flamand ou wallon) le mauvais ou
le méchant. Il y a une espèce d’ethnicisation de l’affaire
à laquelle les médias participent en grande partie. On développe,
dans la population, une méfiance par rapport à l’autre communauté
et ça c’est grave !
Ce qui me frappe le plus c’est une personnalisation à l’extrême
des questions. Par exemple, on ne parle pas d’une politique de l’éducation
mais on parle de Marie Arena. On oublie qu’il y a un gouvernement qui
est issu d’une coalition. Les médias ont besoin de créer
des figures soit sympathiques soit repoussantes, c’est déjà
une simplification, et puis de faire croire que les politiques sont menées
par une seule personne. Le cas de Marie Arena est exemplatif car elle est, hélas,
très mal perçue dans le monde de l’enseignement, il n’empêche
que les décisions dans ce domaine émanent du parti socialiste
et du cdH qui font l’objet d’une déclaration politique commune.
Aujourd’hui, à la télévision, on n’arrête
pas de proposer aux téléspectateurs de voter. Cette dimension
du vote télévisuel discrédite le vote démocratique
parce que l’on multiplie des votes pour tout et n’importe quoi à
caractère affectif, comme dans la télé réalité
par exemple. Petit à petit, dans l’esprit des jeunes surtout, le
vote devient lié à une personne, à son look, à sa
manière de parler, de sourire… On est passé du vote pour
un projet de société au vote pour une personne. Et, inversement,
les hommes et les femmes politiques ont compris cette évolution et jouent
eux-mêmes à ce jeu là : ils vont sur des plateaux de télévision,
dans des émissions de variétés, acceptent des reportages
sur leur vie privée…
Le citoyen est tout à fait berné dans cette affaire. Ca n’aide
pas les gens à comprendre comment fonctionne une démocratie, au
contraire, n’est-on pas en train de dégoûter les gens de
la démocratie ?
C’est une question intéressante mais difficile parce qu’elle
demanderait de détailler les étapes de la fédéralisation
du pays. Pour faire simple, depuis les années ‘60, il s’impose
aux politiques une fédéralisation de l’Etat, c’est-à-dire
des compétences prises en charge par les flamands pour les flamands et
par les francophones pour les francophones. C’est ce que l’on appelle
la communautarisation. Une série de matières vont alors se décider
à partir de structures –les communautés- qui se veulent
plus claires et plus proches de la population puisqu’elles traitent des
matières qui la préoccupent directement comme l’enseignement,
le logement…
Il y a eu, à mon sens, une erreur des francophones, en terme de lisibilité
pour les citoyens, de ne pas faire un ensemble francophone, c’est-à-dire
fusionner Région et Communauté, comme les flamands l’ont
fait de leur côté. Cette erreur s’est doublée d’une
faiblesse politique parce qu’il y a deux instances francophones qui ne
sont pas nécessairement sur la même longueur d’ondes et où
chacun a son petit pré-carré, ses petits intérêts.
Et je comprends très bien que le citoyen ne s’y retrouve plus !
Je n’irais pas jusque là même si la COCOF est un animal
étrange. Si, en dehors de Bruxelles, vous demandez aux francophones ce
qu’est la COCOF, neuf fois sur dix ils ne savent pas répondre.
C’est un bel exemple de complexité des institutions. COCOF, COCOM,
COCON1, c’est imbuvable ! Au
niveau global francophone (Communauté française, Région
wallonne et COCOF), il faut simplifier et arriver à une situation équivalente
à celle des flamands. Non pas en prenant le problème par la COCOF
car, si on veut que les gens comprennent, il faut prendre le problème
par des institutions qu’ils comprennent (Communauté française
et Région wallonne).
En termes de finances, les flamands ont plus de moyens pour leurs écoles
par exemple parce que leur structures politiques forment un ensemble. La Région
wallonne par contre est amenée à refinancer l’enseignement
francophone à travers un long processus car ça doit passer d’une
bourse dans l’autre. Et puis, ce serait quand même plus économique
d’avoir sept ministres plutôt que d’en avoir 15 !
Je crois que l’éducation, au sens du bien commun et de l’intérêt général qui sont l’essence même du travail politique, commence dans la famille, les associations de jeunesse, les clubs sportifs et les écoles. C’est une responsabilité partagée de tous les éducateurs. C’est le prima de cet intérêt général et de ce bien commun sur le "tout et tout de suite" individuel. On entend trop souvent, dans les familles et à l’école : c’est pour votre bien ! Par contre, c’est autre chose s’il y a une réflexion et que l’on se demande, ensemble, ce qu’est le bien commun ? Je pense que l’école est un lieu privilégié parce que l’on peut y développer des pratiques du conseil de classe, l’équivalent d’un petit parlement où les enfants, ensemble, peuvent s’exprimer sur les règles de la vie quotidienne et prendre le temps de négocier et de délibérer.
Propos récoltés par V.D.
1 COCOF (Commission Communautaire française) – COCOM (Commission Communautaire commune) – COCON (Commission Communautaire flamande)
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008