Ne nous trompons pas de combat!

Le découpage politique institutionnel manque-t-il de cohérence? Maintenant que la jeunesse a été retirée de sa culture, que devons nous craindre ou espérer?
Entretien avec Jean Blairon, directeur de l’ASBL RTA (Réalisation – Téléformation – Animation).


Vous êtes directeur de l’ASBL RTA qui est active dans des domaines tels que l’insertion socio-professionnelle, l’éducation permanente et la formation d’adultes. Les questions relatives à la jeunesse participent-elles à une dynamique dans le cadre de RTA ?

Oui, tout à fait. En tant qu’organisme d’insertion sociale et professionnelle, nous essayons de nous mettre au service des jeunes peu qualifiés en leur apportant une formation de cameraman monteur.
En matière d’éducation permanente, nous sommes agréés pour produire des analyses et des études dans plusieurs secteurs. A titre d’exemple, nous avons réalisé, pour la ministre Fadila Laanan, l’évaluation prospective du secteur des organisations de jeunesse. Nous nous intéressons à la production de la culture des jeunes sous toutes ses formes.
Dans le champ de la formation d’adultes, nous sommes agréés pour former les professionnels du secteur de l’Aide à la jeunesse.
Dans chacun des départements de l’ASBL nous sommes vraiment en lien avec les questions jeunesse et heureux de l’être !


La jeunesse, lors du découpage politique, a été amputée de sa culture. On a assisté à un mécontentement du secteur de la jeunesse puisque le socio-culturel est un domaine qui contribue fortement à l’émancipation des jeunes. Les ponts entre jeunesse et culture vont-ils être mis à mal ?

Très franchement, on peut répondre de deux manières opposées. La première c’est que dans une logique d’amputation, on peut regretter que des liens se distendent. Ceci dit, ils l'étaient déjà considérablement. L’éducation permanente et les organisations de jeunesse, un lien dont on aurait également pu dire qu'il va de soi, aurait ainsi tout intérêt à être revivifié. Je ne pense pas que ce découpage, par lui-même, serait de nature à empêcher des liens. Simplement, il va falloir des initiatives volontaristes pour les faire exister.
Au sein de RTA, dans nos activités mêmes, nous avons créé ces liens puisque l’on fait à la fois de l’insertion professionnelle (Région wallonne) et de l’éducation permanente (Communauté française). Et donc, ce qui est possible pour l’un est possible pour d’autres.
Selon moi, toutefois, on ne peut pas bien penser cette nouvelle situation sans recourir au concept de "champ" de Pierre Bourdieu. Le problème posé est un problème d’intersection compliquée entre le champ de la formation - sous champ jeunesse - et le champ politique lui-même qui a ses propres contraintes et règles.


Mais le découpage politique ne semble se baser sur aucune logique. On en invente après coup, quand on a déjà procédé à des regroupements. Prenons l’exemple du ministre Tarabella qui a, à sa charge, la formation, (une matière régionale), l’enseignement de promotion sociale et la jeunesse (des matières communautaires). Les deux premières ont sans conteste un rapport avec la jeunesse mais la troisième a, sans conteste, un rapport avec beaucoup d’autres matières…

Si je prends la vision du champ politique qui a ses règles propres, on doit raisonner d’une certaine manière. On peut comprendre que la question de la légitimité conduit à faire des regroupements. Si on prend l’exemple de madame Arena qui était ministre présidente, ministre de l’Enseignement et de Promotion sociale et aussi ministre de la Formation, trois charges très lourdes, on voit mal comment on aurait pu confier au ministre Tarabella, du point de vue de la légitimité du champ politique, la seule charge de la formation et de l’enseignement de promotion sociale.

Maintenant, si on prend un point de vue moins global et que l’on prend la question de la jeunesse en particulier dans ce découpage, je pense que l’on va raisonner autrement. Et là, j’aimerais aussi recourir au concept de champ. Si on entend le champ comme un univers autonome ou partiellement autonome qui a ses règles propres, son fonctionnement propre, son sens du jeu propre, je pense que l’on peut considérer qu’il existe aujourd’hui un champ de la formation destiné notamment à la jeunesse. De ce point de vue, on peut regretter que le transfert des compétences dont nous parlons, enlève le travail des OJ du champ de la culture et semble le mettre en relation avec le champ immédiatement professionnel. Ceci dit, on n’a pas entendu beaucoup de plaintes quand on a mis dans les mains de la ministre Arena l’enseignement et la formation en Région wallonne. Le raisonnement aurait dû être le même. L’enseignement n’est quand même pas seulement à portée professionnelle et économique !

Pour essayer d’être de bon compte, je pense qu’au niveau des OJ elles mêmes, la priorité à la culture ne fait pas l’unanimité. Quand on a mené l’évaluation prospective, il y avait quand même une controverse. Pour certains, l’option culture au sens large était incontournable dans les missions des OJ et pour d’autres elle était facultative. Et donc, dans le secteur des OJ lui-même, je ne suis pas sûr qu’il y ait une unanimité sur le thème. La manière de répondre aux problèmes de la jeunesse suscite des raisonnements divers, certains demandent un ministère unique pour toutes les matières jeunesse, d’autres disent non… C’est une question où il n’y a pas une seule réponse qui va de soi !

La rénovation de la gauche et l’importance des positions de gauche aujourd’hui pour défendre les questions d’égalité, d’investissement dans le social… c’est quand même ce qui compte ! Et donc, ne critiquons pas nécessairement les plus proches. Avec ce qui est en train de se préparer, nous ne sommes même pas sûrs qu’un certain nombre de conquêtes sociales et culturelles pourront être maintenues en état. Et ça c’est le vrai combat ! L’autre vrai combat est la collaboration effective et non pas les conditions théoriques des collaborations.

Les regroupements de compétences dont nous parlons sont peut-être en partie contestables mais utilisons cette situation pour faire avancer les choses dans le bon sens, c’est-à-dire des accords de coopération au niveau de tous les acteurs qui abordent la jeunesse, en termes d’émancipation plutôt que de manière sécuritaire : pour certains la jeunesse est aujourd'hui considérée comme étant la classe dangereuse ; elle prend ainsi le relais du prolétariat à une autre époque…

La question du chômage en Wallonie touche principalement les jeunes, et donc, si le ministre qui a en charge la formation professionnelle souhaite mieux connaître la jeunesse en s’adjoignant la compétence du secteur des organisations de jeunesse, ce n’est pas nécessairement idiot. Ce serait une autre approche que celle qui instrumentaliserait la culture au profit de la formation professionnelle.

Propos récoltés par V.D.

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008