La jeunesse dans le miroir parfois tronqué des médias…

Les médias parlent-ils trop souvent des jeunes en termes négatifs? Ont-ils la responsabilité de les valoriser, de relayer leur parole? Entretien avec Michel Konen, directeur de la rédaction et rédacteur en chef du journal "La Libre Belgique"


Pourquoi seule l’image négative d’une partie de la jeunesse est-elle médiatisée, influençant du même coup la société dans l’image qu’elle peut avoir de la jeunesse?

Je ne partage pas particulièrement cet avis. Quand on prend le cas de Joe Van Holsbeek, vous avez un meurtre qui a été relaté comme tel et, qu’il s’agisse d’un jeune ou d’un vieux, cela n’a pas fait une grande différence en soi.

Un journal comme La Libre Belgique n’accorde pas une importance particulière à ce type d’information. Ce qui n’est pas le cas partout ailleurs dans la presse, y compris dans les journaux comme la Dernière Heure ou ceux de Sud-Presse qui accordent à ce fait divers-là une place qui va au-delà de ce qui lui est accordé en général.

Il n’y a pas de stigmatisation particulière de la jeunesse dans la presse. Dans le cas de Joe, au début de l'affaire, la stigmatisation ne portait pas sur la jeunesse mais sur l’origine ethnique des deux meurtriers pris pour des Nord-africains par certains dans la presse avant d’être repérés comme Tziganes.

La raison pour laquelle ce fait divers prend une autre dimension, c’est qu’il est un fait de société. Il n’est pas seulement un fait de société sur le désir d’appropriation d’un mp3 par un jeune, et qui se solde par un drame. Vous savez, une affaire similaire entre jeunes s’est déroulée la même semaine à Arlon et il n’y a pas eu une ligne! Les parents du jeune, tué à Arlon, se sont plaints et se sont demandés pourquoi on parlait de Joe et pas de leur fils. Alors pourquoi l'affaire de Joe a-t-elle eu un écho et pas l’autre? Parce que les amis de Joe existent et qu’ils ont fait entendre leur voix d’une manière singulière! Ce sont des jeunes qui, tout à coup, ont réussi à exprimer un espèce de mal-être dans la société dans laquelle ils vivent. Ils ont eu des idées de solidarité en adéquation avec le collège dans lequel se trouvait Joe ainsi qu'avec ses parents. Tout à coup, ces jeunes-là ont eu une réaction extrêmement positive par rapport à un fait divers dramatique et c’est ça qui, au bout du compte, a été mis en lumière.


Les médias s’appuient-ils sur les constructions publiques des problèmes de jeunesse? En d'autres mots, les médias viennent-ils conforter l’opinion publique pour s'assurer de sa fidélité?

Il doit bien y avoir de ça dans une partie de la presse. La Libre ne passe pas pour être la championne de l’émotion dans ce domaine-là, elle a plutôt un regard froid sur tout ça.

Il y a eu tout un scandale du politique à propos de la sortie accordée par un éducateur à Mariusz O. - le complice présumé du meurtrier de Joe qui séjourne actuellement en IPPJ - à un match de football.

J’ai fait un éditorial pour dire que les politiques deviennent complètement cinglés d’exploiter ça en terme émotionnel. Il faut laisser les IPPJ faire leur boulot! S’il y en a bien qui doivent garder leur sang froid dans ce type de domaine et ne pas aller surfer sur la vague dont vous parlez, se sont bien les politiques. Sur quelque chose de si anodin, on ne change pas une loi sans en avoir mesuré les bénéfices sur des dizaines ou des centaines de cas, ni avant de savoir si, oui ou non, il est opportun de la changer. C’est d’une stupidité sans nom! Je suis pour que l’on modifie les lois et qu’on les adapte, mais pas dans l’émotion d’un fait divers de ce type.

Là-dedans, les politiques ont été bien plus populistes que les journaux, et en particulier Madame la ministre de la Justice, Laurette Onkelinx.


On a l’impression que les initiatives prises par les jeunes de manière non-institutionnelle ou non soutenues par les politiques publiques sont passées sous silence…

C’est vrai, je suis d’accord avec vous. Ils trouvent difficilement leur place dans les quotidiens. On essaie mais c’est compliqué. Il y a de temps en temps des initiatives de l’un ou l’autre groupe qui finissent par trouver écho dans notre journal parce qu’elles sont originales ou qu’elles sortent du lot. Dans les pages régionales, c’est un peu plus le cas.

Sinon, c’est vrai que l’on retombe un peu dans l’institutionnel. On va, par exemple, accorder assez bien de place au scoutisme qui fête son centième anniversaire.


Donc, il faut être un jeune exceptionnel…

Oui, c’est la règle dans les journaux. Si ce n’est pas exceptionnel, on n’en parle pas. C’est de la caricature mais il est clair qu’il faut quand même un peu sortir de la norme sinon on n’arrête pas de parler des mêmes choses.

Le fait que l'on parle d'un jeune dans un journal ou qu'on le fasse directement intervenir, c'est sans doute valorisant pour lui mais il faut voir si, en soi, c’est intéressant.

On essaie de soutenir de manière ciblée quelques actions. Il y a notamment une action qui a lieu une fois par an au niveau de la Communauté française qui tourne autour de l’emploi des jeunes. Ce ne sont pas les jeunes qui s’en occupent eux-mêmes mais on les soutient.

On essaie aussi d’intéresser les jeunes au journal: tous les lundis, on publie une page intitulée "ouvrir mon quotidien" sur base d’une opération qui n’existe plus mais qui, auparavant, se déroulait sur 15 jours dans les écoles. L’année dernière, on avait amené des classes à réaliser 12 reportages sur des choses très diverses, depuis les filles-mères à l’école jusqu’au sport… Ce sont les jeunes eux-mêmes qui écrivaient les papiers.

Voilà, on a des actions en direction des jeunes mais ça ne veut pas dire que l'on parle forcément d'eux. Sans doute que l’on en parle trop peu.

En matière d’écologie par exemple, on a publié dix conseils que les jeunes peuvent suivre pour être actifs à leur niveau dans ce domaine. Là, à nouveau, on s’adresse aux jeunes mais on ne les amène pas à l’intérieur du journal.


On sait que la parole des jeunes les aide à se forger une personnalité, à s’affirmer, à s’intégrer dans l’univers adulte. Vous estimez que les médias ont la responsabilité de relayer cette parole?

Quand ils ont des choses à dire, pourquoi pas. Je ne parlerais pas de responsabilité dans ce domaine mais plutôt de rôle des médias. Cela fait partie de leur fonction de relayer cette parole-là comme celle d’autres qui se montrent actifs dans la vie, en société. Si ce sont des jeunes, tant mieux! L’enjeu pour nous, c’est d'abord de les trouver, et ce n’est pas le plus simple. Ca passe sans doute, aujourd’hui, par Internet. C’est une des raisons pour lesquelles on vient d’ouvrir des espaces blogs gratuits où l’on espère retrouver des jeunes. C’est un peu devenu leur moyen de communication, plus que le papier.


Vous dites qu’il est difficile de les trouver… et les jeunes, eux, peuvent-ils venir vous trouver?

Oui bien sûr. On espère les trouver à travers Internet et on va peut-être exploiter les choses les plus intéressantes sous une autre forme qu’Internet, dans le support papier. Mais cela ne veut pas dire qu’ils feront la démarche de passer de l’Internet au papier pour aller voir ce qu’on en a fait ou ce qu’ils en ont fait eux-mêmes.

 

D'autres réactions… Celles de Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du journal "Le Soir" lors de la Table- Ronde de Passions Jeunes.

"Est-ce qu’un média doit renoncer à voir qu’un fait provoque de l’émotion? Ça fait partie des indicateurs d’attention qui attirent notre intérêt à un moment donné. S’il y a beaucoup de jeunes qui sont émus par la mort de Joe, on ne peut pas dire que cela ne nous intéresse pas.

Je ne suis pas sûre que tous les médias belges ont plusieurs spécialistes de la politique de la jeunesse comme que chez nous.

Je ne sais pas ce qui est pire, de voir une réalité à travers un cas concret ou de la traiter à travers des statistiques qui tombent chaque année. Les cas concrets permettent d’entrer dans une réalité plus riche, plus variée, plus explicative que des statistiques souvent fausses, tronquées, utilisées par les uns et les autres, qui ont une vertu pédagogique limitée et qui sont banalisées par le fait qu’elles reviennent chaque année…

Je représente plutôt une rédaction qui réagit sur les faits racistes plutôt que sur des faits divers nivellois, soyons clairs!" (Référence à la mère de famille qui a tué ses cinq enfants).

Propos récoltés par V.D.

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008