En Belgique, on enferme des enfants !

Forcer certaines portes pour prendre à la réalité quelques images, relancer le débat au vu de quelques témoignages… Entretien avec Daniel Nokin, journaliste et producteur à RTL TVI.


En tant que producteur et journaliste à RTL, vous avez réalisé un reportage intitulé "des enfants derrière les barreaux" pour le magazine hebdomadaire "Reporter". Pourquoi avoir choisi cette thématique ?

"Reporters" est un magazine de 26 minutes qui traite de toutes sortes de sujets d’actualité. Je me suis d’abord intéressé à la thématique des sans-papiers, puis des centres fermés, ensuite j’ai voulu aborder plus précisément le cas de l’enfermement des enfants dans ces centres. Et l’occasion d’illustrer la thématique à travers des témoignages m’a été donnée par le tribunal d’opinion qui s’est réuni au mois de février pour statuer sur la légalité de ces centres et de l’enfermement des enfants.

Grâce à ce tribunal, les portes des centres fermés 127 et 127  bis (qui dépendent de l’Office des Etrangers), généralement hermétiques et closes, se sont entrouvertes. L’Office s’est bien rendu compte qu’au niveau de l’opinion publique, il avait tout intérêt à ouvrir un peu ses portes pour palier à une sorte de déficit d’image.


Vous dites, dans votre reportage, qu’il est rare que des caméras puissent pénétrer dans ces centres. Quels ont été vos éléments de persuasion ? 

Je leur ai dit que c’était l’occasion de montrer la réalité plutôt que de laisser des fantasmes passer dans l’esprit des gens. Quand on parle de l’enfermement des enfants, il y des images très fortes d’enfants enfermés dans des prisons, dans des cachots qui surviennent. C’est un peu vrai mais on voit que les locaux sont aérés, que les personnes peuvent circuler dans une certaine mesure, que les enfants peuvent bénéficier de cours… Il y a donc aussi des choses positives à montrer. Maintenant, je ne dis pas que les enfants acceptent cette situation, acceptent d’être enfermés, acceptent que leurs parents soient enfermés. Mais au niveau de l’image, ça dédramatise une situation, c’était précisément l’intérêt de l’Office des Etrangers !


Pensez-vous, malgré tout, que les conditions d’accueil de ces centres soient adaptées aux enfants ?

Ils ont un toit et de la nourriture. Matériellement, ils ont ce qui est nécessaire pour vivre. Mais un enfant a d’autres besoins ! La plupart ne comprennent pas pourquoi ils sont enfermés. Les adultes peuvent encore comprendre la situation même si la majorité d’entre eux ne l’accepte pas. Ils se disent que c’est peut-être nécessaire pour attendre d’éventuels papiers. Mais comment expliquer à des enfants qui n’ont rien fait et dont les parents n’ont rien fait de mal non plus, pourquoi ils sont en prison ? C’est complètement absurde ! A mon avis, ces enfants sont perturbés quoi qu’il arrive. Ils ont peut-être le sentiment d’avoir commis une faute ou qu’une faute a été commise par leurs parents. Ils vivent dans cette incertitude, c’est dramatique !   


Que penser des conditions de mixité par exemple ?

Le centre 127, un centre créé en préfabriqué il y a une vingtaine d’années, devait normalement être provisoire mais il est toujours en fonction actuellement. Là, effectivement, les conditions de mixité entre adultes et enfants sont un peu étonnantes. Il y a une partie réservée aux femmes, une partie réservée aux hommes mais pas vraiment de structure faite pour les familles. Dans le reportage, je cite l’exemple d’un papa qui se demande où va dormir sa petite fille le soir. Va-t-elle dormir avec les femmes qu’elle ne connaît pas ou va-t-elle dormir avec son papa dans un dortoir d’hommes avec tous les problèmes que ça peut engendrer aussi ?
Au départ, ces locaux sont même inadaptés pour les adultes, on peut alors imaginer ce que ça peut être pour les enfants !
Le centre est situé à côté de l’aéroport où l’on entend, en permanence, le bruit des avions.
Le centre 127 bis a été démoli il y a quelques semaines. Les deux ailes ont été complètement détruites par les demandeurs d’asile qui s’y trouvaient parce qu’ils se sont rebellés. Dans ce centre, les familles pouvaient avoir une chambre, si on peu appeler ça une chambre. Mais c’était aussi une structure collective qui mélangeait des familles en attente de régularisation avec des gens qui avaient purgé une peine de prison. Ça pose aussi toute une série de questions.


Qu’est ce qui vous a marqué le plus en filmant le tribunal d’opinion à l’œuvre ?

Les témoignages ! Des personnes qui ont obtenu des papiers ou qui n’ont toujours pas de reconnaissance légale sont venues témoigner librement pour expliquer dans quelles circonstances elles avaient été placées dans ces centres. Ca fait un peu froid dans le dos ! On se rend compte que c’est une loterie.

Il y a eu des témoignages incroyables d’enfants qui, en revenant de l’école avec leur cartable, ont découvert que leurs parents avaient été raflés et que les policiers les attendaient pour les conduire dans un centre fermé.

Pas plus tard que ce matin, je lis qu’en Wallonie, il y a eu une arrestation d’un couple de Russes, avec un enfant en bas âge, escortés par dix policiers armés. C’est très frappant, on se demande comment c’est possible en Belgique.

Il y a eu également le témoignage de cette jeune femme congolaise qui a été battue par des policiers au moment du transfert du centre fermé vers l’avion. Elle savait que la seule solution pour elle d’éviter l’expulsion à ce moment-là était de se rebeller. Ce sont des choses qui existent et qui arrivent, à mon avis, assez régulièrement en Belgique.


Tous ces témoignages ont été filmés lors du tribunal d’opinion. Les témoignages n’étaient pas possibles dans le centre même ?

Le problème, quand on entre avec l’autorisation de l’Office des Etrangers dans un centre fermé, c’est que l’on est accompagné par des membres des relations publiques de l’Office, par la directrice et par le responsable de la sécurité. C’est toute une délégation qui entre, ce n’est pas moi tout seul.

Et donc je n’avais pas envie de les mettre en porte-à-faux en leur posant des questions du genre "trouvez-vous cette situation normale ? Quel regard posez-vous sur la Belgique en ce moment ?" alors qu’ils attendaient peut-être une décision positive pour obtenir des papiers.


Le tribunal d’opinion accuse l’Etat belge de violation de différents textes de lois comme la Convention relative aux Droits de l’enfant et a cité l’Etat à comparaître. Pourquoi l’Etat a-t-il refusé ?

Il a estimé que les membres du jury, composés d’experts internationaux sur les Droits de l’Enfant, avaient déjà un regard sur la situation et que donc le procès ne serait pas équitable.

C’est scandaleux car les experts qui se trouvaient là sont des personnes qui connaissent la situation des Droits de l’Enfant dans le monde et qui ont justement un regard totalement objectif par rapport à la situation de notre pays. Décréter que ces gens ont un regard subjectif, c’est refuser de voir la réalité en face.

Même s’il est clair que, au vu de l’acte d’accusation, le procès s’est déroulé dans un seul sens, l’état aurait pu venir donner ses propres arguments. La question est quand même de savoir pourquoi on garde des centres fermés en Belgique.


Dans quelle mesure ce tribunal d’opinion peut-il alors avoir un poids ?

Il a le poids de pouvoir éveiller la conscience des citoyens pour qu’à un moment donné ils se posent des questions et se disent qu’il y a vraiment un problème. Le fait que l’UNICEF se soit associé à l’organisation de ce tribunal est une bonne chose aussi car ça permet d’expliquer à un plus grand nombre que les problèmes des Droits des Enfants n’existent pas uniquement en Afrique ou en Amérique latine.


Aujourd’hui, allez-vous continuer à suivre la problématique ?

Je sais qu’il y un dossier pédagogique réalisé par l’UNICEF à destination des écoles. Le problème de l’immigration est un problème récurrent, on l’a encore vu pendant les vacances avec l’occupation de grues par les sans-papiers…                                                                    

Propos recueillis par V.D.

 

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 6 octobre 2008