Au cours de ces dernières semaines, la renaissance d’un service civil ou citoyen a été évoquée à de nombreuses reprises. Promoteurs, depuis cinq ans, du projet "Solidarcité" , nous nous réjouissons de l’intérêt manifesté à l’égard du renouveau d’un service civil, que la fin de l’obligation militaire semblait avoir définitivement supprimé.
Depuis plus de cinq ans, Solidarcité (www.solidarcite.be) propose à des jeunes, filles et garçons, de toutes origines et de tous milieux, de prendre part à une formule assez proche de l'idée que l'on se fait généralement du service civil: une "année citoyenne" durant laquelle, par équipe de huit, les jeunes effectuent une série de chantiers pour le compte d'associations partenaires et suivent des formations, axées notamment sur la citoyenneté. En fin d'année, les volontaires bénéficient d'un soutien pour envisager leur avenir grâce, notamment, à des modules d'orientation et de détermination . Les équipes associent des jeunes volontaires qui s'engagent par idéal et d'autres qu'un parcours plus chaotique a conduit jusqu'à Solidarcité, souvent sur le conseil d'acteurs du réseau d'intervention sociale ou éducative.
Sur base de cette expérience, nous souhaitons apporter au débat actuel quelques éléments de réflexion. Nous pensons d'abord qu'un service volontaire doit tendre vers un objectif bien plus ambitieux que, simplement, permettre aux jeunes "de ne pas glander", ou encore, de faire l'objet d'un quelconque redressement par un séjour au sein d'une unité disciplinaire de l'armée. A tout le moins, une "année citoyenne" doit rencontrer à la fois l'intérêt de la société et celui du jeune qui entreprend de la servir: donner à chaque jeune la possibilité concrète d'exercer sa citoyenneté, permettre le brassage des publics au sein d'un programme constructif, offrir à tous les jeunes un capital d'expériences, d'atouts et de relations, améliorer le profil d'insertion des jeunes les plus fragilisés, sont à nos yeux des enjeux majeurs qui sont autant d'objectifs pour un service civil volontaire modernisé.
Loin des logiques sécuritaires qui cantonnent le jeune à l'état d'objet d'occupation ou de contrôle, ce service se profile ainsi comme une double opportunité: rendre service à ceux qui en ont besoin et s'aider soi-même en aidant les autres.
Les jeunes de nos grandes villes connaissent aujourd'hui des situations sociales et économiques extrêmement variées et hétérogènes.
La jeunesse n'a jamais été aussi peu homogène, et les écarts se sont creusés entre des jeunes dits "nantis" et d'autres moins privilégiés.
Par ailleurs, peu de lieux assurent encore aujourd'hui la rencontre de cette jeunesse fragmentée. C'est la raison pour laquelle nous préconisons que ce renouveau d'un service volontaire se fasse sous la forme d'une expérience collective, en équipe et favorisant largement le brassage
social. Brassage qui nous paraît être la clef de voûte d'un service civil qui produirait des effets sociétaux positifs, bien au-delà du simple service rendu aux collectivités.
La découverte de l'altérité constitue, on le sait, une expérience déterminante dans le développement personnel. C'est de cette découverte que peut naître la conscience morale et citoyenne. Certains jeunes, n'ont pu faire cette découverte fondatrice: souvent relégués à l'état d'objets de programmes d'éducation, d'animation ou d'insertion, taxés d'incapables, de paresseux, de délinquants ou de dangers potentiels, ils développent, en conséquence, un sentiment d'extériorité et d'agressivité vis-à-vis d'une société qui ne les reconnaît pas, ou si peu, ou si mal. L'expérience d'un service civil volontaire permettrait sans aucun doute de prendre une distance par rapport à ces clichés. La conscience d'être socialement utile, à travers un service volontaire, contribuerait sans doute à édifier ou à reconstruire une image positive de soi et à renforcer la confiance en soi.
Ce constat de la différence d'exposition des jeunes à l'engagement social et citoyen nous renvoie à l'obligation de bien réfléchir en amont du service civil: que faire pour "implanter" chez tous les jeunes, l'envie d'être utile et non le dégoût de ne pas l'être? Le rôle de l'école dans cet apprentissage s'avère primordial. Les cours de philosophie ou d'éducation à la citoyenneté constituent des pistes qu'il nous paraît urgent de concrétiser. Pour les jeunes, relégués dans les filières scolaires les moins valorisées, et pour lesquels l'école est plus assimilée à une obligation qu'à une opportunité de réussir sa vie, on peut craindre que ces nouvelles leçons n'obtiennent pas les effets escomptés. Nous sommes dès lors favorables à toute initiative, intégrée aux écoles, qui offre aux enfants, aux jeunes les plus stigmatisés, la possibilité d'aller à la rencontre de réalités sociales méconnues et d'éprouver des "émotions citoyennes" sur lesquelles il faudra, ensuite, veiller à mettre des mots pour assurer la mémoire de l'expérience et faire en sorte qu'elle fasse "sens" ou "trace" dans leur existence.
S'il s'agit de retisser du lien social, s'il s'agit de redonner au plus grand nombre le goût de vivre ensemble, s'il s'agit de rendre le plaisir à chacun de mener sa destinée en solidarité (et donc en sécurité) avec les autres, alors aucun effort n'est trop lourd à supporter. Et ne serait-il pas impardonnable de ne pas saisir ce moment privilégié de questionnement, pour reconsidérer fondamentalement la façon dont nous transmettons à nos jeunes l'envie de vivre en société et de participer à sa construction?
Benoît de Decker, directeur de l'asbl Solidarcité
Raymond Veriter, président du conseil d'administration de l'asbl Solidarcité
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008