Entretien avec Bernard De Vos, directeur de SOS-Jeunes, qui considère cette circulaire PLP 41 comme une politique sécuritaire parmi tant d’autres.
On ne sait pas très bien ce qu’elles vont faire! Depuis un bout de temps, il y a déjà des pratiques de collaboration entre certaines écoles et certains corps de police. Ça n’a jamais dérangé grand monde. Je trouve relativement logique et cohérent qu’après avoir épuisé toutes les solutions éducatives et préventives, une communauté scolaire, un directeur d’école ou des enseignants fassent appel aux forces de l’ordre.
Par contre, ce qui est plus choquant dans cette circulaire, c’est que l’on essaie de mettre la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire que l’intervention de la police est en concurrence avec l’intervention éducative et préventive. On ne valorise pas tout ce qui existe en amont. Depuis quelques années, on n’a pas arrêté de mettre en place une série de dispositifs: médiations scolaires, équipes mobiles d’interventions en cas de violence, services d’accrochage scolaire... On a l’impression que les équipes éducatives en milieu scolaire ne sont pas toujours très informées de ce qui existe et c’est très choquant!
La généralisation d’une collaboration permanente entre la police et l’école ne se justifie pas. Il y a toute une série de recherches universitaires récentes qui mettent en évidence le fait que la violence scolaire correspond peu à l’image que l’on peut en avoir. On a l’impression que les écoles sont à feu et à sang. Ceux qui y travaillent régulièrement et la recherche scientifique plus fine démontrent le contraire. Il y a peu d’agressions violentes comme celle dont on a entendu parler récemment. C’est l’exception qui confirme la règle. Les grosses violences dénoncées par les enseignants sont les violences verbales, les insultes, les provocations…
Le taux de violence n’est pas plus élevé dans les écoles qu’ailleurs dans la société. Il y a quelques jours, un jeune s’est fait poignardé à Ostende et on a fait le lien avec l’affaire de Joe. Je trouve ça complètement imbécile et incroyable qu’il y ait une telle émotion populaire après des actes comme ceux là puisque de tels actes se produisent tous les jours entre adultes! Comme le moyen prioritaire pour éduquer c’est quand même l’exemple, celui que l’on montre aux ados en terme de violence est à la hauteur des violences que les jeunes commettent.
En plus, les chiffres de la police sur les violences scolaires sont en nette diminution, et donc, c’est très paradoxal. On institue cette collaboration automatique et obligatoire entre les écoles et la police au moment où les indicateurs de violence disent que ça va plutôt mieux.
Cette PLP 41, ce n’est pas vraiment révolutionnaire. L’augmentation des politiques sécuritaires en matière de jeunesse ne date pas d’hier et cela ne va pas s’arrêter. J’en ai vu d’autres depuis quelques années: les contrats de sécurité, les programmes de renouveau urbain, quartier
d’initiatives… étaient des dispositifs purement répressifs et sécuritaires qui ont été mis en place et qui sont certainement tout aussi grave, si pas pire que cette PLP 41.
Une école qui est en difficulté avec certains jeunes, en termes de violence et d’agressivité, sera tentée de faire un partenariat avec la police, c’est flagrant! C’est le côté "représentation de l’autorité" vis-à-vis des jeunes mais aussi vis-à-vis des adultes qui est extrêmement dérangeant.
Ce n’est pas tellement les espaces eux-mêmes qu’il faut valoriser. Ce qui est indispensable, et notamment dans les grandes villes, c’est de créer des espaces de rencontres avec des jeunes d’autres mondes. Entre un jeune qui habite à Molenbeek et un jeune qui habite à Woluwé-Saint-Lambert, les conditions de vie, en termes d’accès à la culture par exemple, sont totalement différentes. Les jeunes sont soumis à des déterminismes socio-culturels exceptionnels comme on n’en a jamais connu avant.
Créer des espaces de rencontres entre ces jeunes qui devront faire société ensemble, c’est d’une urgence qui me saute aux yeux! Les craintes qu’ils peuvent nourrir les uns vis-à-vis des autres, les angoisses, les préjugés, les stigmates qu’ils se renvoient à la tête les uns aux autres sont exceptionnels.
SOS-Jeunes a développé un projet qui s’appelle Solidarcité et qui permet les brassages. Ce genre d’initiative devrait être encouragée. A la fin de l’année, il y a une petite remise symbolique de diplômes. Les jeunes qui ont le micro et la parole à ce moment-là disent en priorité: "ce que j’ai appris c’est la rencontre entre d’autres jeunes que je n’aurais jamais croisés si je n’étais pas venu ici…" , et ça, c’est dramatique!
Il faut se rendre compte que les logiques sécuritaires s’adressent surtout aux moins nantis et aux moins privilégiés. Les jeunes "privilégiés" à Bruxelles n’ont rien à redouter et ne subissent pas les conséquences des politiques sécuritaires. Ils sont dans des Maisons de Jeunes relativement aisées, vont dans des écoles aisées où il n’y a pas de contrôle policier à la sortie, où il n’y a pas de délit de "sale gueule", ont accès à des clubs sportifs de qualité, à une culture de qualité…
Si on veut un jour tenter de lutter efficacement contre les politiques dites "sécuritaires", il est impensable d’imaginer que les associations de jeunesse et d’aide à la jeunesse se méconnaissent, se mésestiment et se méprisent!
C’est la première fois, pour peu que je me souvienne, que les secteurs Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse se disent "on va faire un truc ensemble". C’est majeur! Après, il faudra très vite faire en sorte que l’éducation permanente et l’enseignement nous rejoignent. Ensemble, au sein de la Communauté française, on peut avoir un certain poids. Seul, avec des préjugés les uns vis-à-vis des autres, on n’arrivera à rien.
Propos récoltés par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 8 mai 2008