Si l’école a le mérite de donner l’accès aux savoirs, c’est à travers le prisme d’un système qui juge, classe, discrimine, exclut. Si nos souvenirs d’élève peuvent être truffés d’anecdotes guillerettes et évoquer les douces sensations des jours heureux, ils peuvent également laisser s’échapper amertume et nausées.
Parce que l’on n’a pas la même histoire, la même famille, le même caractère, l’école sera vécue de façon réellement différente pour chacun. Quand certains vivent l’école comme une tare, un poids supplémentaire à gérer en plus d’une situation familiale disons… chaotique, le choix de l’autodidactisme s’avère être une libération !
Sylvia, 33 ans, et Stéphane, 46 ans, sont autodidactes. Pour compléter leurs expériences respectives, ils suivent actuellement des formations dans le domaine des arts du spectacle dispensées par le CFA (Centre de Formation d’Animateurs).
S’ils devaient résumer, en un seul mot, leur scolarité ? "Inadaptée" !
"Je n’ai pas reçu assez de pratique. J’étais un enfant agité et le fait de rester sur un banc durant huit heures et d’emmagasiner de la théorie ne m’a pas aidé du tout. Pour moi, c’était complètement inadapté" lance Stéphane.
Les élèves qui sont trop rapides en classe n’ont pas non plus la vie facile ! "Mon premier blocage scolaire, je m’en rappelle très bien, a eu lieu en troisième maternelle. Quand le professeur posait une question, je répondais tout le temps. Je suis une bavarde et je l’étais déjà à l’époque. Un jour, le professeur est venu me trouver et m’a dit que j’empêchais les autres de réfléchir puisque je trouvais la réponse facilement. Je suis rentrée à la maison catastrophée puisque l’on m’avait demandé de me taire. Je ne suis donc plus intervenue en classe, je regardais par la fenêtre, je dessinais. Par la suite, j’ai complètement décroché. Je ne me suis plus vraiment impliquée dans les études à partir de cet épisode" poursuit Sylvia.
Sylvia décide d’arrêter ses secondaires en 4ème pour se consacrer à sa passion : les arts du spectacle. Un virage décisif qui nécessitera une certaine autodiscipline. "Je suis née en Belgique de parents immigrés et j’avais des problèmes au niveau de la parole quand j’étais enfant. Le théâtre m’a énormément aidé. Tout ce qui est "art" m’a manqué à l’école" constate Sylvia.
Stéphane s’engage comme ouvrier dans une usine de construction de matériel électrique à l’âge de 14 ans. "Ce n’est pas que ça me plaisait mais c’était ma liberté. Il fallait que je sorte de ma condition familiale pour ne plus subir ce que je subissais et pour pouvoir vivre seul. Il fallait que je travaille pour que l’on m’accorde ma majorité anticipée" précise Stéphane.
S’enchaîne ensuite une série de boulots à travers lesquels Stephane cumule plusieurs casquettes : chauffeur de car, ouvrier dans l’Horéca et régisseur plateau. "Aujourd’hui, je change complètement de secteur, je suis fort intéressé par la vidéo et par l’animation socioculturelle" poursuit-il. Les enfants débarquent tous en classe avec leurs bagages truffés d’histoires familiales et personnelles. Mais au milieu d’une classe qui a plutôt l’air d’aller bien, on n’est pas spécialement invité à vider son sac et à sortir son linge tâché de maux. D’ailleurs, ne dit-on pas qu’il faut laver son linge sale en famille ?
"Chaque année, dans le cadre d’un exercice scolaire, on me demandait ce que j’avais fait pendant les vacances et où j’étais partie. Comme je ne partais pas en vacances, je baratinais. On me demandait ce que faisait mon père. Comme je n’avais aucune nouvelle de mon père, je baratinais. Parce qu’il faut bien dire quelque chose ! Quand mes parents ont divorcé, j’étais en primaire et il n’y avait quasiment personne dans mon cas. Puisque je n’avais pas de vraie histoire à raconter il fallait bien que j’en invente une. C’étaient des questions standards qui demandaient des réponses standards" explique Sylvia.
"Depuis tout petit, je dis que mes parents sont morts pour ne pas avoir à m’expliquer. Ce n’était pas du tout agréable parce que, au moment de la fête des mères et des pères, les profs n’avaient pas la finesse de me proposer d’offrir mon cadeau à une autre personne. Peut-être que j’aimais une tante ou quelqu’un d’autre" poursuit Stéphane.
Si l’autodidactisme permet l’enrichissement personnel et un apprentissage adapté à ses désirs, il faut néanmoins mordre sur sa chique pour faire valoir ses acquis auprès d’un monde professionnel très porté sur les titres, diplômes et autres papiers.
"J’ai besoin d’un papier pour trouver du travail. Le diplôme d’études secondaires, je ne l’ai pas eu et j’espère que ça ne va pas me gâcher toute ma vie professionnelle" craint Sylvia.
"Je n’ai qu’un seul regret c’est de ne pas avoir pu étudier. Je ne me suis pas retrouvé intellectuellement dans mes différents boulots jusqu’au moment où j’ai décidé de devenir autodidacte. J’ai étudié ce que j’avais envie d’étudier et j’ai appris des choses beaucoup plus intéressantes que ce que l’école me proposait. Je me suis intéressé à la musique, à la politique… J’ai vécu avec une comédienne qui m’a appris à parler correctement le français… Ce qui est dur à vivre, c’est que je me fais refuser de certains boulots alors que je suis plus capable que certains" regrette Stéphane.
"Sur le moment j’avais du mal à vivre tout ça. Mais avec le recul je trouve que j’ai eu de la chance. J’ai pu faire ce qui m’intéressait. Je sais que mon parcours ne ressemble pas à celui des autres mais, quand je regarde les autres, je trouve qu’eux non plus ne se ressemblent pas" conclut Sylvia.
A travers le CFA, Sylvia et Stéphane retrouvent ce qui leur a manqué, à savoir une bonne dose de passion, quelques apprentissages bien frappés et, cerise sur le gâteau, une reconnaissance bien méritée !
Propos recueillis par V.D.
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Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 23 juin 2008