Qu’apporte-t-elle de réellement différent ? Existe-t-elle déjà chez nous ?
Entretien avec Benoît Toussaint, enseignant et membre fondateur du projet "Pédagogie nomade".
Oui, notre méthode consistait à bourlinguer dans une vingtaine d’écoles différentes en France, en Grande Bretagne, au Grand Duché du Luxembourg et en Inde. Tout comme les abeilles, nous avons butiné un peu partout et fait notre miel. On ne décalque pas un modèle mais on pique les bonnes idées, il n’y a pas de droit d’auteur sur les idées !
On envisage de respecter tous les objectifs fixés dans le décret mission en focalisant notre attention sur l’un d’eux, à savoir former ou aider à se former des citoyens critiques, futurs acteurs d’une société démocratique. Mais apprendre le jeu de la démocratie ne peut s’apprendre qu’en le vivant. De la même façon que l’on n’apprend pas à rouler à vélo par le biais d’un livre mais bien en le pratiquant.
La question pour nous était de savoir comment appliquer les grands principes de la démocratie dans les écoles dont le principe fondamental est l’égalité. On a donc réfléchi à un système où professeurs et élèves se trouvent à égalité, c’est-à-dire qu’aucune des parties n’a le pouvoir d’imposer quoi que ce soit à l’autre. Ca demande l’organisation de rituels structurés où va se jouer le fonctionnement démocratique : assemblée générale, instance de décision, système de représentation, agenda… Il s’agit d’une égalité asymétrique, c’est-à-dire que le professeur et les élèves sont égaux au niveau de l’exercice du pouvoir sans être identiques pour autant.
Les écoles sont des microsociétés très hiérarchisées avec directeur, proviseur, professeurs, ouvriers… On a donc décidé de balayer tout ça de sorte à n’avoir que des professeurs et des élèves qui s’engageront, à tour de rôle, à faire tourner la boutique: économie, administration, entretien, travaux, centre de documentations, restauration…
Tout ce temps et cette énergie consacrée à faire tourner l‘école est un apprentissage à l’autonomie. Tous les spécialistes sont d’accord pour dire qu’une des principales causes de l’échec scolaire dans la première année du supérieur est le manque d’autonomie. Or, l’autonomie c’est comme la démocratie, ça ne s’apprend pas en l’étudiant mais en le vivant.
A côté de ce temps consacré à la gestion et au fonctionnement de l’école, le temps pédagogique à proprement parler est de trois sortes. "les groupes de niveau", composés d’élèves en fonction de leur niveau scolaire, aborderont les contenus des programmes officiels. "Les groupes de besoin", composés d’élèves venant de tous niveaux confondus, s’intéresseront aux faiblesses des uns et des autres pour effectuer une remise à niveau par le biais d’une pédagogie différenciée. Enfin, "les groupes de désir", composés d’élèves de tous niveaux confondus, permettront la co-programmation d’activités précises liées à des désirs. Le boulot des professeurs sera alors de reconnecter tous les apprentissages que ces groupes de désir vont permettre aux exigences des programmes. Si les élèves veulent fabriquer de la bière par exemple, ça peut entrer dans le programme de biologie et de chimie.
Il est toujours à l’étude car il reste encore quelques petites bricoles à régler qui sont un peu en rupture avec les habitudes. Et depuis que l’on travaille avec le cabinet, on a bien constaté que les habitudes et les usages ont beaucoup plus de poids que la loi. Et, on prend souvent pour une loi ce qui n’est qu’une habitude. On s’imagine que l’école est obligée de mettre des points, de faire passer des examens, de fonctionner par tranche de 50 minutes, or ce n’est pas vrai ! On peut faire les choses autrement.
Nous n’avons pas pour ambition de révolutionner le système éducatif en Communauté française. Ce que l’on demande simplement au ministre c’est un espace de liberté pour des professeurs et des élèves qui veulent vivre l’école autrement. Libre à chacun de réfléchir et de soumettre des projets. C’est passionnant comme aventure ! Le message que l’on a envie de faire passer auprès de tous est de profiter de la liberté que nous donne la loi pour oser inventer au quotidien. Pour les étrangers qui consultent nos textes de loi, la Belgique est le paradis de la pédagogie. Le problème est que, dans la pratique, on ne fait pas grand chose de la liberté qui nous est donnée.
La première raison est géographique. On ne peut pas se contenter de tourner en circuit fermé, il faut aller voir ce qui s’invente ailleurs sinon c’est du gaspillage ! Ca implique qu’il s’agit d’être ouvert aussi à des visiteurs qui viennent de l’extérieur.
La deuxième est un hommage à Gilles Deleuze, un philosophe que l’on aime beaucoup. Il a développé le concept de la pensée nomade, c’est-à-dire la pensée capable de sortir de ses habitudes. L’idée est de dire que l’on n'est jamais au bout de quelque chose mais toujours en chemin, au milieu d’un sentier, d’un changement. Cela implique un regard neuf sur l’enseignement.
Le troisième aspect a un rapport avec ce que les psychologues appellent "l’errance cognitive", c’est-à-dire que j’apprends aussi en me trompant et j’ai le droit de prendre le temps d’apprendre.
"Périple en la demeure", asbl reconnue en éducation permanente par le ministère de la Culture, travaille sur des projets liés à l’environnement, la culture et au social. C’est au sein de cette asbl que sont nés la réflexion sur l’école et le projet "Pédagogie nomade", il y a deux ans et demi. L’idée est de greffer l’école sur une autre structure pour que cette autre structure puisse devenir école et que l’école puisse devenir aussi autre chose. Nous sommes autant dans un projet social que dans un projet d’école. Mais l’un ne prendra pas la place de l’autre, ils se renforceront mutuellement. C’est ce qui est original chez nous.
Propos recueillis par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 23 juin 2008