Symptômes d’une société verticale

L’école est-elle une machine à fabriquer des exclus ? L’échec scolaire participe-t-il à cette exclusion ?
Entretien avec Willy Lahaye, chargé de cours à l’Université de Mons-Hainaut en faculté de psychologie et sciences de l’éducation.


Nous sommes dans un système scolaire qui comptabilise le nombre de fautes des élèves pour les juger "bons" ou "mauvais". Quel regard portez-vous sur ce jugement de l’école sur les élèves ?

C’est justement sur le jugement qu’il faut revenir. L’école est un rouage de la société et la sociologie de l’éducation a montré, depuis plus d’un demi-siècle, que l’école ne fonctionne pas de manière impartiale, comme un système indépendant ou objectif, bien au contraire. La performance scolaire est liée à une culture sociale, une maîtrise de la symbolique sociale qui est valorisée ou dévalorisée en classe. Et donc, donner une note c’est aussi donner un message d’inclusion ou d’exclusion sociale en fonction de la "traçabilité sociale" de l’élève.

L’évaluation est liée à des tas de connotations psychologiques et sociales : la tenue vestimentaire, le comportement, la prise de parole… Une personne issue d’un milieu populaire ne tient pas le même discours ou n’a pas le même vocabulaire qu’un élève issu d’un milieu plus favorisé. Les élèves entrent donc en classe avec des bagages sociologiques qui sont notés (cotés). Bourdieu le disait très bien : on donne des notes en fonction des titres sociaux et pas uniquement en fonction de la performance scolaire.


Quel impact psychologique cela a-t-il sur le devenir de l’enfant ?

Au niveau psychologique, l’impact est dur à cause de cette inclusion-exclusion. L’impact sur l’estime de soi, sur la construction de l’identité de l’élève est important et peut être rédhibitoire. Nous sommes dans un système qui entretien l’échec scolaire et donc privilégie l’exclusion. Or, l’élève accorde une importance considérable au regard des autres qui considèrent l’exclu comme celui qui traine la patte. Et forcément, il y a une espèce de mécanique du psychologique au sociologique qui s’installe, on n’est pas dans l’un ou l’autre.

Au sein des établissements de relégation, ce sont d’autres règles. Ce n’est plus le privilège de la réussite mais celui de la loi du groupe. Ce n’est plus le langage des adultes qui compte mais celui des pairs et, plus on est mauvais, mieux c’est. Plus on est intégré au groupe des pairs, plus on peut faire la différence par rapport au monde des adultes que l’on veut révolutionner.

On sait très bien que les systèmes carcéraux sont des systèmes d’exclusion qui contribuent à produire des exclus et des délinquants. Le système scolaire c’est un peu la même chose. S’il produit de l’exclusion, si le jeune ne trouve pas son identité dans le message scolaire, il aura tendance à la chercher ailleurs, c’est-à-dire dans l’opposition à l’école, dans l’opposition à l’adulte et dans l’opposition au système social. Donc, produire de l’échec c’est produire de l’exclusion qui engendre de la délinquance.

Je pense que l’école loupe complètement son message et sa mission. Elle ne voit qu’à court terme, à petite échéance, c’est la maîtrise de la petite tâche, le socle de compétence à acquérir… C’est toute une autre vision que l’école doit avoir. C’est l’exclusion qu’elle produit par rapport à la société et le système de délinquance qu’elle fabrique qu’elle doit revisiter.


Comment accorder une place à tout ce bagage sociologique dont vous parliez ?

L’école se concentre sur les difficultés d’acquisition cognitives comme si l’élève était mono varié, c’est-à-dire comme s’il avait un cerveau uniquement malléable à l’acquisition de savoirs, à l’acquisition de compétences purement didactiques, scolaires et méthodologiques. On développe l’enfant cognitivement comme si l’école n’avait que ce message à donner. Or, elle en donne à son insu bien d’autres : la note, le fonctionnement de la classe en sont des exemples. Lorsqu’il provient d’un milieu très éloigné de ces messages, c’est une espèce de langage de chinois pour l’élève qui, dès lors, a beaucoup de difficultés à s’adapter. Pour pouvoir atteindre et acquérir ces nouveaux outils, il lui faut une marge d’aisance que l’on ne lui accorde pas et, forcément, très vite, les disqualifications se mettent en œuvre : exclu pour comportement, pour des effets d’inadaptation, pour des faits relatifs non pas à une maîtrise d’un savoir mais relatifs à une maîtrise d’intégration sociale. Et c’est à partir de ce moment que la relégation se met en route.

La grande question est de savoir si l’école doit être ce qu’est la société dans son opération de discrimination ou si l’école doit montrer ce que la société doit devenir…


Il y a clairement une hiérarchie, voire un rapport de domination entre professeurs et élèves. Beaucoup d’enfants ont peur de poser des questions et ne peuvent donc pas évoluer. Pensez-vous que ce rapport de domination a un impact sur l’échec scolaire ?

Bien sûr ! La société a évolué et ne peut plus concevoir les rapports d’adultes à enfants comme des rapports de dominant à dominé, de supérieur à inférieur. On pouvait le penser dans une société que l’on appelait "moderniste". Aujourd’hui, la société post-moderne montre bien que les rapports sont négociés et sont plus de l’ordre de l’égalité, de la communauté d’apprentissage, de la co-éducation. L’autre sait des choses que, moi adulte, je ne sais pas et dont je peux peut-être tirer profit. Les choses que je ne connais pas chez l’enfant c’est sa disposition, sa motivation, son attachement, la manière dont il apprend. On sait aujourd’hui qu’il n’y a pas qu’une forme d’intelligence mais plusieurs. On ne peut plus prendre l’autre comme quelqu’un d’inférieur à qui l’on doit inculquer une seule manière de savoir et d’apprendre. La société post-moderne a eu cet effet positif de considérer l’autre comme quelqu’un qu’il faut découvrir et qui n’est pas nécessairement assimilable à soi.

Le retour du balancier serait de considérer que tout doit se faire de manière égalitaire et qu’il n’y a plus de différence entre un enseignant et les élèves, entre celui qui est censé livrer un message et ceux qui sont en train de l’acquérir. Ce n’est pas parce que l’on est dans une posture plus égalitaire, plus horizontale que, nécessairement, les différences doivent être totalement abolies. Il ne faudrait pas non plus penser que l’enseignement sans enseignants fonctionnerait mieux et considérer qu’il ne devrait plus y avoir d’autorité. Il faudrait d’ailleurs distinguer ce qu’est l’autorité de la domination et de l’autoritarisme.

L’autorité c’est également l’autre qui accepte que l’enseignant  puisse avoir une certaine autorité de négociation, de gestion dans la classe, sans quoi c’est le chaos.


Y a-t-il une pédagogie qui tienne compte de la diversité de chaque enfant ? Plus précisément, y a-t-il une pédagogie qui conviendrait à tous les enfants ?

Non. Il n’y a pas une pédagogie qui convient à tous les enfants mais il y a des questions qui conviennent à tous les enfants : qu’est-ce qui me plaît ? qu’est-ce qui me retient, qu’est-ce qui m’afflige ? qu’est-ce qui m’intéresse ? qu’est-ce que je veux construire ? Ce sont des questions qui animent tous les enfants lorsqu’ils sont en développement. Il n’y a pas qu’une seule réponse pour ces différentes questions. Il faut pouvoir jouer de différentes pédagogies. Mais l’enseignant n’est pas le seul à pouvoir les mettre en œuvre et l’école doit s’ouvrir à la société, aux différents acteurs qui ne demandent pas mieux que d’intégrer l’école. Souvent l’enseignant est mal pris parce qu’il se sent seul devant la classe. Il met des tas de systèmes de protection en œuvre, de barrière, la note en fait partie, c’est l’arme que détient l’enseignant pour donner des injonctions aux élèves.

Faire intervenir les élèves, par exemple, est une manière de procéder et peut soulager l’enseignant. Prenons l’exemple du tutorat-monitorat, qui marche très bien. Or il est très peu appliqué. Pour que cela puisse se faire il faut que l’enseignant puisse admettre deux choses : "je ne suis pas le seul à enseigner"et, deuxième chose : "l’enfant peut très bien maîtriser une partie ou la totalité de la matière que j’enseigne et peut ainsi la transmettre aux autres". Ces deux modalités qui doivent être admises par l’enseignant sont des modalités de l’horizontalité. La classe est toujours une espèce de tour d’ivoire qui est restée, de façon monolithique, dans un rapport de dominant à dominé. Et il n’y a pas encore eu cette traversée de l’horizontalité dans le champ scolaire. Dans d’autres champs on le voit déjà en action depuis belle lurette. Prenons par exemple le champ de la famille où l’horizontalité l’a traversé depuis longtemps et a donné naissance à des familles recomposées.

Lorsque l’enseignant aura admis que l’enfant détient un savoir éducable qui peut se transformer et se compléter, on aura déjà fait une fameuse avancée. Et le système du tutorat-monitorat est un système qui, lorsqu’il est appliqué, apporte vraiment un grand confort aux enseignants.


La pédagogie Freinet tient notamment compte du rythme de chacun et est basée sur un enseignement collaboratif entre les enfants. Ne conviendrait-elle pas à tous les enfants ?

Peut-être qu’elle ne conviendrait pas à tous les PO (Pouvoirs Organisateurs), à tous les enseignants, à toutes les configurations. Mais c’est une pédagogie dont on doit beaucoup s’inspirer. Je me méfie beaucoup des adaptations, des transpositions. Faut-il transposer Freinet unilatéralement ? Faut-il laver le système de l’enseignement de la Communauté française à la poudre finlandaise ? Faut-il revoir l’ensemble du système dans sa totalité ? Je ne pense pas ! En Belgique il y a eu énormément d’initiatives pédagogiques depuis les années ‘30 jusqu’aux années ‘70. Aujourd’hui, on les voit moins, elles s’étouffent, meurent, s’asphyxient, on ne veut plus les entendre. Parce que l’on veut des réponses toutes faites, on veut un message tout cuit, un décret bien glacé, bien vernis, qui puisse répondre à toutes les problématiques. Or, je ne pense pas que ce soit la solution.

Je crois que ce qui manque beaucoup aujourd’hui dans les réflexions autour de l’enseignement c’est l’écoute. Il y a très peu d’écoute des différentes initiatives pédagogiques, très peu d’écoute des jeunes, de leurs souhaits, de leurs attentes, de leurs souffrances. Et ces éléments devraient absolument être réintégrés. On ne peut plus vivre dans une société purement verticale. L’école doit changer son système philosophique mais pas nécessairement par décret, on ne change pas les gens par décret mais on change les situations par le vécu. Cette société semble avoir peur d’un mai ‘68. Or, je pense qu’elle s’en porterait beaucoup mieux.

Propos recueillis par V.D.

      

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 23 juin 2008