L’enseignement de la Communauté française va-t-il à l’encontre des droits de l’enfant ?
Entretien avec Jean-Pierre Coenen, instituteur, président de la Ligue des droits de l’enfant et l’un des créateurs de la plateforme contre l’échec scolaire.
Ça remonte à 2003 quand la Ligue des droits de l’enfant a été interpellée par des parents qui disaient que l’échec scolaire en Communauté française était un drame et que la Ligue des droits de l’enfant devait faire quelque chose. Nous avons alors créé une plateforme composée de différentes associations et de spécialistes venant des universités belges. Cette plateforme a sorti un mémorandum et, plus tard, s’est élargie vers les syndicats de l’enseignement.
Cette plateforme a été créée pour changer l’enseignement chez nous ! L’enseignement est en échec, on le voit dans les enquêtes Pisa. L’enseignement en Communauté française est dramatique à cause de l’écart énorme entre les enfants qui réussissent brillamment et les écoles à discrimination positives qui regroupent les enfants qui ont moins de chances au niveau apprentissage. La logique de la plateforme est de changer l’Ecole pour plus d’égalité et de donner à tous les enfants les outils nécessaires pour appréhender le monde mais aussi pour l’aider à le transformer vers plus de justice.
Bien sûr. Quand un enfant entre à l’école primaire, il ne demande qu’à apprendre. Au bout de quelques mois ou de plusieurs années, il va subitement être découragé parce qu’il aura été confronté à l’échec. Il y a même des enfants que l’on fait redoubler en troisième maternelle, c’est un drame ! Si on ne remédie pas directement à ses difficultés, l’enfant va se décourager et baisser les bras, il ne sera plus en désir d’apprendre. Evidemment, l’enseignant aura des difficultés à donner des cours à une classe démotivée.
Je pense qu’actuellement, l’école n’est pas faite pour les enfants. Le jeune n’y a que des devoirs : il doit obéir, il ne peut pas choisir ses cours, il ne peut pas évoluer à son rythme, ne peut pas rester dans l’école de son choix parce qu’il est en échec… C’est une Ecole où il n’a pas de droits. Il va falloir retourner complètement l’idéal de l’Ecole en Communauté française et revenir sur l’Ecole, droit de tous les enfants, même de l’enfant à particularité. L’enfant handicapé, par exemple, a sa place dans l’enseignement ordinaire, quel que soit son handicap. Il a le droit d’apprendre à vivre avec tous les enfants et que les autres enfants apprennent à vivre avec lui. La société est en train d’exclure les plus faibles. La plateforme soutient que tous enfants ont le droit d’être scolarisés dans une école.
Tout à fait ! Actuellement il y a un tronc commun jusqu’à 14 ans, c’est dans les textes. Ensuite, de 12 à 14 ans nous nous retrouvons face à un "tronc commun différencié". Une ineptie qui permet à chaque école de donner les options qu’elle veut.
L’idée du vrai tronc commun est de donner exactement les mêmes apprentissages à tous les enfants, de la première année jusqu’à 14 ans, et de préférence jusque 16 ans. Ça veut dire qu’il n’y aurait plus d’options différentes comme c’est le cas actuellement.
Les écoles élitistes, par exemple, enseignent le latin en première secondaire et savent bien qu’une partie de la population immigrée n’ira jamais chez elles car ce n’est pas dans leur culture. C’est une façon de choisir "sa" population scolaire. Alors que dans un vrai tronc commun, toutes les écoles, qu’elles soient élitistes ou non, devront donner les mêmes bagages, les mêmes cours.
En effet. Il faut savoir que, dans un vrai tronc commun (plusieurs pays européens appliquent déjà le tronc commun), les enfants ont aussi accès à des cours techniques. Ils sont confrontés à tous les apprentissages de façon à pouvoir faire un vrai choix de vie à 16 ans. Celui qui se sentira attiré par le bois ou par la cuisine pourra faire un choix en toute connaissance de cause. Tandis qu’actuellement, on fait des choix de vie par défaut. A 14 ans, on oriente l’enfant qui ne réussit pas dans le général vers l’enseignement technique ou professionnel.
En Finlande, durant la dernière année du tronc commun, l’enfant réfléchit à son orientation suivante avec l’aide de personnes spécialisées. Tandis qu’ici, ceux qui orientent sont des enseignants qui n’ont aucune formation sur l’orientation et qui, en toute inconscience, détruisent parfois la vie d’une personne. Ces décisions se prennent au sein des conseils de classe où le jeune n’a même pas son mot à dire ni le droit de se défendre. C’est terrible ! C’est notre système scolaire ! La plateforme veut remédier à tout ça.
Dans les systèmes les plus égalitaires il n’y a pas de marché scolaire, il y a un seul et unique réseau, le réseau de l’Etat. Dans notre mémorandum, nous ne nous prononçons pas pour un seul réseau. Cependant, nous sommes interpellés par le fait que les systèmes scolaires les plus inégalitaires sont précisément ceux qui ont plusieurs réseaux.
Nous voulons clairement mettre en débat dans la société le fait qu’il y ait un quasi-marché scolaire en Belgique afin que les gens soient conscients de ce que cela représente et des ses conséquences : la majorité des élèves (plus de 65 %) sont en échec.
L’école du quartier est clairement l’école qui sera la plus égalitaire parce qu’elle ne pourra pas sélectionner sa population.
Certaines études ont pu démontrer que, même dans les quartiers ghetto, le fait de ne prendre que les enfants du quartier ferait monter le niveau scolaire de l’école. Il faut savoir que beaucoup de parents enlèvent leurs enfants des quartiers ghettos pour les inscrire dans d’autres écoles. Ce sont les enfants dont les parents comprennent mieux les codes de l’école et qui sont conscients des enjeux. Ramener ces enfants dans ces quartiers ferait monter le niveau de l’école. Mais il est utopiste de croire que cela suffira. Des mesures de refinancement et de normes d’encadrement supplémentaires sont indispensables. Nous apprécions la mesure du prochain "décret mixité" qui impose aux écoles qui ne sont pas à discrimination positive l’inscription d’un certain quota d’enfants issus de milieux défavorisés. On donnera ainsi à ces enfants plus de chances de réussite scolaire.
C’est un idéal mais il y en a d’autres. Ce système n’est pas applicable tel quel chez nous. Là-bas, dans les villages, il n’y a que des Finlandais pur souche. Ils ont moins d’immigration sauf dans les grandes villes. Cependant, au niveau de la population, les Finlandais ont une conscience collective de lutte contre l’échec scolaire. Ce qui n’est pas du tout le cas chez nous. Au contraire, le discours ambiant de la partie socio-culturellement favorisée de la population est pour l’élitisme à condition, évidemment, que leur enfant soit du bon côté.
Tout à fait. En vue des prochaines élections qui auront lieu en juin 2009, nous allons organiser des tables rondes dans toute la Communauté française de façon à permettre aux gens, province par province, d’avoir des débats animés par nos experts et nos associations autour de l’échec scolaire. Parents, enseignants, politiques, médias… seront invités à réfléchir ensemble autour de notre mémorandum sur le projet d’avenir que l’on a pour l’école. Il y a cinq ans, Marcel Crahay, pédagogue des universités de Liège et de Genève, pape de la lutte contre l’échec scolaire en Belgique, nous disait "ça fait 20 ans que je lutte contre l’échec scolaire et j’en ai conclu que, sans un vaste mouvement social, on ne fera jamais changer l’école". Ce constat reste plus que jamais d’actualité.
Propos récoltés par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 23 juin 2008