La collectivité  à n’importe quel prix ?

Le monde marchant pervertit nos comportements envers autrui, mais pas complètement ! Entretien avec Olivier Servais, professeur d'anthropologie à l'UCL. 

 

De manière générale, aujourd’hui, les jeunes s’engagent-ils dans le volontariat par purs élans de solidarité ou par recherche d’un développement personnel ?

Auparavant, on avait des modèles d’engagement assez clairs, assez monolithiques, basés sur des valeurs comme l’altruisme, la volonté de changer la société (mai ‘68 par exemple)... Aujourd’hui, on assiste à une diversification de plus en plus importante des motivations de l’engagement, c’est un premier constat. Deuxième élément très important : ces valeurs qui motivaient l’engagement par le passé sont en forte baisse aujourd’hui et on assiste  à des motivations centrées sur l’individu dans une société de plus en plus individualiste et consumériste. On recherche à faire un certain type de social de proximité, à faire des choses avec ses amis et, parallèlement, à se développer soi-même. C’est souvent une articulation entre les deux : une dimension relationnelle et interpersonnelle d’une part et une dimension de progression personnelle d’autre part qui sont aujourd’hui invoquées comme les deux motifs principaux de l’engagement.

 

Aujourd’hui, on a plus le sentiment d’un panel d’offres d’activités de volontariat proposées dans un cadre défini, plutôt que du volontariat impulsé à partir de désirs ou d'un certain militantisme.

Je serais plus nuancé. Je dirais qu’il y a deux types de volontariat : un volontariat de type professionnalisé, adapté à une consommation de participation volontaire, où c’est effectivement un cadre posé et, parallèlement, on assiste de plus en plus à des micro-initiatives locales qui émergent comme des groupements d’achat en commun, des zones d’échanges alternatifs, des mouvements de jeunesse hyper localisés… qui ont souvent la durée de vie de leur fondateur. Dans ce dernier type, il n'y a pas la volonté d’une institutionnalisation derrière, ce qui n’était pas le cas auparavant puisqu’ être une institution c’était être reconnue. Aujourd’hui, c’est considéré comme une contrainte, notamment parce que ça implique des rapports de contrôle. On a donc quelque chose de plus institué, professionnalisé d'un côté et puis de l’autre, on a ce micro-associatif qui est un foisonnant très évanescent, qui naît, qui meurt sans se poser de questions, et ça, c’est une nouveauté.

 

Considérez-vous que le volontariat/bénévolat est une valeur ?

Dans la mesure où le bénévolat est un engagement gratuit pour la société, c’est-à-dire non mercantile, non financier, je considère qu’une société ne peut pas vivre sans que les individus aient une partie de leurs rapports avec la société qui soit gratuite.
Si les individus ne font que monétariser leurs rapports à la société, on tombe dans un marché pur et je suis convaincu que cette société-là débouche sur une implosion sociale.

 

Que représente le poids du volontariat/bénévolat pour la société en Belgique ?

D’excellents travaux réalisés par un collègue de l’Université de Liège, Jacques Defourny, montrent que, si la Communauté française devait financer ce qui est fait dans un cadre bénévole par les associations et par les initiatives informelles, ce serait totalement impayable pour la société. Notre société aujourd’hui fonctionne parce qu’il y a encore des gens qui consacrent une partie de leur temps à une dimension gratuite de leur investissement social. Si on quitte cet engagement gratuit, jusqu’où ira-t-on ?

Un Belge francophone sur trois va même jusqu’à considérer que s’occuper de ses grands-parents c'est déjà du bénévolat. Or, il y a trente ans, on ne se posait même pas la question de savoir si c’était du bénévolat puisque c’était un devoir. On a déplacé moralement les choses. Peut-être qu’un jour on ira jusqu'à estimer qu’il faudrait quand même que le grand-père ou la grand-mère nous rémunère parce que l’on s’en occupe. On voit qu’il y a des glissements progressifs qui se font et qui délitent le lien social.

 

A quoi sont dus ces glissements ?

On a une logique d’intérêt pour soi qui est en permanence renforcée par la publicité et par la société de consommation. On a hyper individualisé tous les moyens de communication : la voiture, Internet, le portable. Les détenteurs de ces trois technologies de la communication deviennent les nouveaux VIP ! La structure de base de la société est devenue l’individu qui, in fine, est la seule chose légitime aujourd’hui.

On risque d’arriver à une société de plus en plus inégalitaire à partir du moment où il n’y a que les logiques individuelles qui priment et où les bases de la confiance collective ne sont plus là puisque chacun essaie d’en tirer un maximum pour son propre intérêt.

Aujourd’hui, il y a un enjeu à reconstruire et particulièrement chez les jeunes. Au-delà des proches et de son petit cercle d’amis, la conscience et le vécu du collectif est fondamental !

 

Qui s’engage aujourd’hui chez nous ? Quelle catégorie de la population ?

Au niveau des statistiques, cela varie d’une enquête à l’autre. Entre 25 % et 50 % des personnes revendiquent avoir un engagement volontaire ou bénévole. Mais la question de la définition du bénévolat est compliquée et n’est pas interprétée de la même manière par tout le monde.

Il y a encore une bonne franche de ces personnes qui s’engagent sous les systèmes antérieurs, c’est-à-dire qu’elles ont vécu des choses qu'elles veulent reproduire pour d’autres dans une logique de transmission. Si vous avez été scout par exemple, vous allez l’offrir au suivant. Mais cette logique devient de plus en plus marginale.

Concrètement, on s’engage avant tout dans des microstructures souples qui offrent une grande liberté d’actions. Il y a un refus de s’engager pour des tâches de plus en plus importantes, qui demandent beaucoup d'investissement et qui s’apparentaient, auparavant, à  un certain prestige social, à une ascension, comme des postes nationaux ou fédéraux par exemple.

Il y a une peur de l’engagement comme frein, comme limitation de la liberté. La question est de savoir comment concilier la liberté tout en ayant un engagement fort et responsable.

La liberté à tout prix, cela débouchera inévitablement sur la fin des associations de type volontaire et bénévole parce qu’il s’agit d’un engagement pour lequel on accepte une certaine contrainte au service d’un collectif pour un moment. Sans cela, on ne peut rien construire et on se trouve dans une espèce d’anarchie, dans une fragilité permanente sur le plan de l’organisation. Si on passe son temps à former des nouvelles personnes parce que d’autres sont parties, on ne peut plus agir.

 

Un des freins ne vient-il pas également du travail ou du chômage qui imposent une certaine limite dans l’engagement volontaire et bénévole ?

Selon des enquêtes qui ont été menées, parmi les gens qui sont le plus engagés bénévolement, il y a d’abord les classes les plus favorisées, il faut bien le reconnaitre, et deuxièmement, les personnes entre 35 et 50 ans qui sont professionnellement les plus pris. Et donc, il faut arrêter de croire au mythe qui consiste à dire que le boulot est une contrainte à l’engagement bénévole, c’est faux !

Paradoxalement, le travail mobilise l’investissement bénévole. C’est peut-être lié au fait qu’il y a déjà la conscience d’un certain collectif. Ce constat pose des questions sur les politiques d’intégration. Si on regarde les chiffres de l’engagement social parmi les classes les plus précarisées de type chômage, CPAS ou autres, il y a un déficit.

Or, ce sont des populations qui pourraient potentiellement avoir un peu plus de temps. N’y a-t-il pas, dès lors, une inadéquation entre les politiques sociales qui sont mises en œuvre sur ces questions d’intégration, quand on voit qu’elles contribuent aussi à un désinvestissement dans ce type d’engagement qui pourrait partiellement compenser un besoin de reconnaissance ?

 

Mais si on prend l’exemple du chômage, il y a le frein juridique  qui fait que l'on ne peut pas dépasser un certain nombre d'heures en tant que bénévole...

L’impossibilité juridique reste effectivement une question technique mais il n’y a pas que ça. Il y a vraiment des questions d'ordre sociologique. Les dispositifs d'assistanat social chez nous sont hyper individualisés.

C’est comme si on ne voyait pas l’intérêt de ces activités bénévoles pour se relancer dans une dynamique professionnelle ou autre.

Des personnes qui s’engagent bénévolement acquièrent des compétences, des réseaux sociaux et multiplient leurs capacités, dans le cas des chômeurs par exemple, à se réintégrer.

 

Quel est votre avis sur la mise sur pied d’un service citoyen pour les jeunes ?

J’y suis très favorable ! C’est une des pistes parmi d’autres qui doit permettre de reconscientiser sur ce sens du collectif, du bien commun, sur cet investissement gratuit pour la société dans son ensemble. Mais il ne peut pas, à lui seul, assumer cette responsabilité, il faudra beaucoup d’autres initiatives !

Propos recueillis par V.D.

 

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 23 mars 2010