L’espace, une histoire de rapports de force ? Entretien avec André Vital, sociologue, urbaniste et chargé des espaces publics à l’administration de l’aménagement du territoire et du logement de la Région de Bruxelles-capitale.
Il existe trois types d'espaces publics. Il y a les parcs qui doivent être récréatifs, paysagers, pédagogiques et écologiques. Autre type d'espace public : les voiries qui ont une fonction de circulation. On devrait pouvoir s'arrêter sur les trottoirs ne fût-ce que pour bavarder mais, malheureusement, ce n'est pas le cas car il y a rarement de la place. Le dernier type d'espace public sont les places publiques. De manière générale, on constate qu'il n'y a pas beaucoup d'espaces ayant une fonction humaine possible. Même par rapport au bâti, l'espace public est rare.
Selon moi, l'espace public doit avoir deux valeurs : la liberté et la communicabilité. Pour la liberté, je considère que les êtres humains doivent pouvoir faire ce qu'ils veulent, là où ils le veulent, dans la mesure où ça ne nuit à personne bien entendu. Je ne suis pas un partisan des espaces publics compartimentés où l'on dit : ici vous vous asseyez, là vous faites votre jogging, ici vous contemplez l'œuvre d'art, là vous jouez de 14h à 17h, ici vous promenez votre chien…
L'espace public devrait également inciter à la communication. Par exemple, sur certaines places, on trouve de petites haies qui isolent les gens. Selon moi, si l'on veut absolument de l'intimité, on reste à la maison ou on va se trouver un petit coin tranquille dans un parc. Quand on sort dans la rue, c'est pour voir ses semblables.
Effectivement, on vit encore sur un tel modèle. Mais, nous sommes déjà en pleine quatrième vague conceptuelle de réaménagement des espaces publics. La première vague était le "tout à la voiture" qui date de l'après-guerre. Ensuite, il y a eu une deuxième vague conceptuelle avec la création de la Région, fin des années ‘80, qui consistait à gagner de la place pour les piétons, les cyclistes et les transports en commun et à être plus attentif à l'esthétique de l'aménagement : éclairages adéquats, verdurisation. ..
Durant la troisième vague, on a créé des terre-plains pour les piétons et des sites propres pour les transports en commun et on a insisté sur la qualité des matériaux (des pavés en pierre bleue, de beaux réverbères, de beaux arbres...). La quatrième vague, beaucoup plus conceptuelle, prône la suppression de la bordure. L'idée est d'aménager des espaces de plain-pied, au même niveau que la circulation. La place Rogier par exemple sera totalement de plain-pied. Les défenseurs du "plain-pied" considèrent, à travers cet aménagement, que le piéton devient prioritaire même là où les voitures circulent. Ils considèrent ainsi que la chaussée est remontée au niveau du trottoir. Mais on peut aussi bien dire que le trottoir est redescendu au niveau de la chaussée. Donc, on gagne un espace mais qui est, en réalité, partagé avec la voiture.
Il ne peut pas y avoir de quotas car il y a trop peu d'espaces. Ce n'est donc pas un quota mais une lutte ; chacun veut son espace. Pour les parcs et les plaines de jeux, on essaie d'en implanter le plus possible. C'est l'IBGE ou les communes qui s'en chargent. Pour les jeunes, on construit assez bien de terrains de sport dans le cadre des contrats de quartiers.
On fait énormément d'agoras space (terrains pré-fabriqués) mais c'est très difficile à implanter car les habitants des alentours sont souvent contre ce genre d'aménagement à cause du bruit que les jeunes pourraient causer. Il faut savoir qu'il y a un gros mouvement de retour en ville de "bobos" qui considèrent avoir le droit à une certaine tranquillité puisqu'ils ont payé leur logement très cher. Mais ils ne vont jamais le dire de cette manière bien sûr, il faut décoder. J'ai eu un exemple dramatique d'opposition à un terrain de basket par un comité de quartier. Le comité disait qu'il souhaitait le remplacer par une pelouse et un square totalement multiculturels où toutes les nationalités et tous les âges pourraient coexister ; une sorte de paradis en somme. Effectivement, cela en avait l'air mais, en réalité, c'était pour s'opposer à un espace "pur jeunes".
Pour les adolescents, à part les terrains de basket, de mini foot... il n'y a rien ! C'est dommage. Le problème est que l'on ne sait pas vraiment quoi proposer.
Les ados ne sont pas représentés, ils sont hors de la société par rapport à tout ce qui touche l'espace public. On ne leur demande rien et donc ils ne s'expriment pas. C'est un cercle vicieux. C'est quelque chose qui me préoccupe mais je n'ai pas encore trouvé de solution.
S'exprimer de cette manière n'est pas forcément lié à l'espace public. On peut s'exprimer à l'intérieur, dans un centre culturel, dans une maison de jeunes…
C'est une impression qui ne correspond pas au travail que l'on fait. Aujourd'hui, il existe des règlements qui sont très restrictifs vis-à-vis de la publicité. Au début de la Région, il n'y avait rien en matière de lois. Désormais, tous les espaces publics sont classifiés. On détermine où la publicité est interdite, tolérée ou permise. Durant ces dernières années, pour chaque refus d'installer une publicité, il y a eu un recours de la part des publicitaires qui allaient systématiquement en appel. Ça a été très dur comme nettoyage. Comme je m'occupe de tout ce qui est espace public, je me concentrais sur les ponts. Tous les ponts de la SNCB étaient couverts de pubs qui ont été enlevées.
L’implantation de ces stations Villo a, en effet, causé un certain recul par rapport au travail qui a été effectué. Mais c’est le résultat d’une décision du gouvernement régional qui a trouvé ce moyen pour financer cet équipement très utile pour promouvoir une mobilité alternative.
La notion de domaine public est lié à la notion d'Etat de droit qui fait que l'espace public est plus que neutre, il est totalement public, c'est-à-dire que personne ne peut se l'approprier du point de vue légal. C'est quelque chose qui est totalement respecté. Le moindre frit-kot qui occupe une partie de l'espace peut être mis dehors du jour au lendemain.
Au niveau de la publicité, l'espace et la société ne sont pas neutres. On est dans une société libérale qui utilise les médias pour promouvoir une conception consommatrice. Ca n'a rien à voir avec l'espace public mais bien avec le système. L’annonceur paie la location de panneaux en fonction du nombre de gens qui passent devant. L'espace public est un véritable enjeu pour la pub. D'un point de vue légal, la justice veille mais d'un point de vue des appropriations de fait, ce sont les rapports de force qui entrent en jeu.
La hauteur des sites de tram, par exemple, fluctuent suivant les rapports de force entre les tenants de la voiture et ceux des transports en commun. Tout ceci est symbolique bien entendu. Si les transports en commun ont la cote, leur site est fort protégé, et donc, ils sont fort surélevés. Si ce sont des périodes où la voiture a le dessus, on met les sites de plain-pied de sorte à ce que les voitures ne soient pas coincées et puissent rouler sur les rails de tram. Vous disiez que les voitures se réapproprient quand même l'espace mais c'est purement politique ! Ce sont les électeurs qui choisissent. Un élu n'anticipe jamais, il fait le relais de ce qu'on lui demande. Ceci dit, actuellement, il y a une majorité qui se prononce contre la voiture.
Je ne suis pas tout à fait d'accord. On appartient à sa ville et à son quartier effectivement, quoique j'utiliserais plutôt le terme "faire partie de". Mais l'espace public est pour tout le monde. Dès que l'on est dessus, il nous appartient. On ne peut pas se sentir exclu, c'est une démission. Pour moi, l'espace public est un champ de bataille entre toutes les demandes.
L'espace public est empreint de signes. Les bandes pour aveugles par exemple ne sont pas seulement destinées aux aveugles mais aussi à tous les autres. Ils montrent que le pouvoir fait quelque chose pour les minorités. Tous ces enjeux sont traduits par des signes et des symboles pour entretenir une certaine image de l'Etat et pas forcément en fonction de la réalité.
Propos recueillis par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 22 janvier 2010