Espaces et petits coins sombres, tenez-vous prêts à être relookés. L'art pourrait bien venir frapper à vos portes et faire son entrée en plein air. Entretien avec Cédrik Durieux, un des créateurs du Collectif Recycling.
Nous demandons aux propriétaires de ces lieux l'autorisation d'évacuer bénévolement les déchets qui s'y trouvent. Durant la phase d'évacuation, on en sélectionne certains pour les élever au rang de matière première et en faire des œuvres d'art. C'est ce que l'on appelle l'éco-conception. Ça donne lieu à des expositions qui permettent aux gens du quartier de se réunir. On utilise l'art pour favoriser l'échange entre les personnes. Certains artistes ont, par exemple, tendus des câbles dans les airs pour récolter les flocons de neige. La neige est éphémère bien sûr mais c'était une installation (œuvre d'art) à part entière. Nous créons quelque chose à partir de rien. Quelqu'un disait : "avec un bout de bois pourri et un clou rouillé, vous faites plus que beaucoup d'institutions avec énormément d'argent."
Aujourd'hui, nous sommes dans l'ère de la communication. On a tous, ou presque, un GSM, Internet, la télé, mais on oublie que le premier vecteur d'information et de communication est la rue. Avant l'existence de toutes les technologies de la communication, les gens qui voulaient savoir ce qu'il se passait dans le monde étaient contraints de sortir de chez eux. Le Collectif Recycling œuvre un peu à la sauvegarde des fonctions des espaces dont l'échange fait partie.
Nous tentons d’abord de désinhiber les personnes avec qui on collabore en les amenant à désacraliser l'œuvre d'art puisque, d'une manière ou d'une autre, nous sommes tous des artistes : il y a l'art de cuisiner, l'art de faire de la rhétorique... On essaie de vulgariser l'approche. Jusqu’à présent, les différents acteurs vers lesquels nous nous sommes dirigés sont les scouts et les personnes contraintes de prester des travaux d'intérêt généraux. Nous collaborons aussi avec des écoles et notamment avec l'option "horticulture" d'une école secondaire à Mons. Nous menons un travail de sensibilisation au sein même des écoles : nous visionnons d'abord un petit film avec les élèves qui amène à un débat sur l'état des lieux du monde. Ensuite, nous organisons une promenade en ville qui met en lumière des concepts urbanistiques et sociologiques qui soulignent les réalités du "vivre ensemble". Le "defensive space" (l'espace défensif), par exemple, est un concept urbanistique qui vient des Etats-Unis et qui consiste à défonctionnaliser les espaces : pour éviter que les gens s'installent sur une pelouse, on va l'arroser même si elle n'a pas besoin de l'être ; pour ne pas que l'on puisse se coucher sur les bancs dans le métro, on va installer des sièges individuels... Pour finir, nous proposons aux jeunes de monter un projet avec eux sur un des chancres que l'on a déjà attaqué ou à partir d'un lieu que les écoles ont repéré. Nous essayons de leur montrer que le recyclage peut devenir une activité ludique qui amène du contact humain et peut-être même de la joie de vivre. Contrairement à une grande majorité de la population mondiale qui vit le recyclage comme une contrainte, nous le vivons comme un choix.
Ces activités sont assorties d'un dossier pédagogique qui rend palpable les enjeux environnementaux pour le citoyen lambda qui, à priori, ne se sent pas concerné. Il peut y trouver des exemples proches de lui et de son milieu qui l'amèneront, petit à petit, à se questionner.
A l'origine, cette fonction prenait son cours naturellement à l'initiative des citoyens. C'est vrai qu'aujourd'hui, il faut stimuler. Chacun est dans sa petite bulle. Je pense que les gens n'attendent que le prétexte pour sortir de chez eux. On doit essayer de leur amener des outils leur permettant d'avoir ce prétexte et le Collectif Recycling en est un à part entière.
C'est un ensemble. Je ne pense pas que l'on puisse uniquement remettre ça sur le dos de l'aménagement du territoire en centre urbain. C'est dû au monde dans lequel on vit : on n'est plus dans une société de l'être mais de l'avoir. La consommation et la publicité jouent certainement. L'éducation intervient également : qui ne s'est jamais entendu dire de ses parents "ne parle pas à un inconnu, c'est dangereux !" Si on les avait écoutés au pied de la lettre, on serait tout seul entre quatre murs dans une camisole de force. Il y a aussi cette pseudo insécurité. On nous a parlé de pédophilie durant des années avec l'affaire Dutroux, mais la pédophilie existait depuis toujours. Depuis cette affaire, beaucoup plus de parents viennent chercher leurs enfants à l'école. Une infinité de facteurs joue sur "le vivre ensemble".
Nous nous réapproprions des propriétés privées à haut potentiel public. Ça a donné naissance au terme "PPHPP". On trouve par exemple des intérieurs d'îlots et des parcelles de terrains qui se situent imbriquées dans les murs de la ville et qui pourraient constituer de magnifiques chemins de raccourcis. Nous demandons alors l'autorisation au propriétaire de ramasser ses déchets bénévolement, s'il y en a, pour réaffecter l'endroit.
Il faut garder en tête que c'est quelque chose de temporaire. Ces actions permettent aux personnes de se rencontrer. Ces chancres urbains sont autant de cellules qui sont en fin de vie ou en cours de régénération et que l'on peut accompagner avec le Collectif Recycling. Il y aura donc toujours des chancres urbains par le simple fait qu'une ville grandit. Le Collectif Recycling est un clin d'œil au caractère universel de la problématique.
A New York, une ancienne voie de chemin de fer aérienne qui serpente dans Manhattan sur plusieurs kilomètres, était à l'abandon depuis 30 ou 40 ans. Les dirigeants New-Yorkais voulaient l'abattre mais des riverains se sont battus pour la conserver et la réaménager en tant que parc. Aujourd'hui, il y a un parc aérien de plusieurs kilomètres qui serpente dans toute la ville.
Un des quartiers auquel on s'intéresse avec le Collectif est public. Il s'agit de l'îlot de la grand place de Mons qui se situe en plein cœur de la ville mais qui n'a jamais été adopté par la population montoise. J'ai interrogé les personnes des environs qui définissent cet endroit comme un pissotoir à ciel ouvert, un coupe-gorge... Les policiers du commissariat installé dans ce quartier avouent ne pas oser s'y promener seuls. Avec le Collectif, nous voudrions en faire un musée à ciel ouvert. Le comité de quartier qui existe déjà pourrait décider quelles œuvres deviendraient permanentes et lesquelles seraient réinitialisées. Ce musée peut créer une forme de rendez-vous, comme ceux qui s'ancrent dans les habitudes de la communauté d'une ville.
Le tout est de se dire que ça ne tombe pas dans l'oreille de personnes sourdes. En fin de compte, il y a quand même un message qui passe même s'ils ne mettent pas clairement la main à la pâte. Mon rêve est de voir naître des actions équivalentes à gauche et à droite. La première base des relations humaines est simplement de l'espace. Si on n'a pas d'espace, comment peut-on communiquer ?
Propos recueillis par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 22 janvier 2010