Colloque pour culottes courtes

Voici au menu quelques scientifiques excentriques, une fraise aux grands yeux et une assemblée de jeunes papilles gustatives. Le tout, orchestré par trois comédiennes qui ont plus d’un tour dans leur sac pour attiser la curiosité des enfants sur la provenance du contenu de leur assiette.

 

L’initiative est née d’un trio de comédiennes pas piquées des vers. Julie Marichal, Aurore Latour et Pauline Van Lancker, de la compagnie "histoires publiques", explorent le théâtre et ses atouts pour concerner les enfants aux problématiques engendrées par une production de masse et par une certaine habitude de consommation.

Le spectacle s’appelle "Wepi-Flagada", il s’adresse aux 8-12 ans et vise aussi bien les structures extra-scolaires que scolaires.

"C’est d’abord un intérêt personnel, une prise de conscience de citoyen par rapport à l’alimentation et sa provenance. Je me suis rendue compte qu’il y a un tas de choses qu’une grande partie de la population ignore.

En tant que comédienne, j’ai un peu d’expérience avec le spectacle pour enfants, et donc, j’avais envie d’allier cet aspect informatif et le théâtre. Ensuite, j’en ai fait part aux filles qui étaient aussi dans une prise de conscience au niveau de l’alimentation" explique Julie Marichal.

 

Une conférence pour le moins spectaculaire et bien juteuse

La démarche est pratique pour les professeurs et séduisante pour les mômes : les comédiennes s’introduisent dans les classes pour suspendre, le temps d’un colloque pour culottes courtes, le train-train quotidien des chiffres et des lettres.

"Dans les spectacles pour enfants dans lesquels j’ai joué, il y a toujours un écran entre les comédiens et les enfants, entre la scène et le public. Ici, l’idée est de tester une autre relation avec les jeunes : on s’introduit dans les classes et on essaie de les faire intervenir pendant le spectacle. On ne voulait pas d’une conférence classique autour des fruits et des légumes de saison, de l’importation des aliments et de ses conséquences, mais on voulait introduire la thématique dans une véritable petite mise en scène, autour d’une histoire, d’une fiction"  poursuit Julie.

"C’est une vraie création. Quand on commence sans rien, il faut tout faire. Il faut créer toute la structure et éluder certains sujets car on ne peut pas parler de tout, il faut resserrer !" précise Aurore Latour.

Incarnées en scientifiques excentriques et en fraise géante aux grands yeux, les comédiennes usent de leur imagination pour captiver l’attention de la jeune assemblée.

"Pour toucher les enfants, on voulait un légume ou un fruit qui puisse les attirer, on a donc choisi la fraise. Avant l’idée même du spectacle, nous sommes tombées, par hasard, sur un rapport du WWF qui parlait de la fraise cultivée en Espagne, sur les limites du parc national de Donana. C’est un rapport "choc" qui n’est pas forcément diffusé par les médias et qui montre à quel point l’importation des fraises a des effets dévastateurs à beaucoup de niveaux" signale Julie.

Les personnages ne viennent pas discourir les mains vides. La mise en scène est truffée d’attributs visuels pour consolider la mémoire des mots. A vrai dire, on n’a pas le temps de s’ennuyer. Rebondissements incessants et cocasses assurés !

"On n’avait pas envie de bombarder les enfants. Ils retiennent des choses par le biais de cet aspect visuel qu’on leur amène. Là où les mots s’oublient, parfois, les images restent" faitremarquer Julie.

 

Quand proximité rime avec qualité, on réfléchit à deux fois !

Le dossier pédagogique lié au spectacle a le mérite d’être clair et reprend quelques points du rapport du WWF sur la manière dont les fraises de cette région d’Espagne sont traitées. En voici un avant goût, juste assez pour considérer la question au-delà d’une simple histoire d’estomac : alors que ce sont des plantes vivaces et productives sur plusieurs années, les fraisiers cultivés autour du parc de Donana sont détruits tous les ans pour accélérer la course à la productivité. Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in vitro sont placés en plein été dans des réfrigérateurs qui simulent l’hiver pour avancer leur production. A l’automne, la terre sableuse dans laquelle ces fraisiers sont produits est nettoyée, stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyle et de la chloropicrine, deux produits reconnus comme étant dangereux pour la santé.

Le saviez-vous ? La qualité de la fraise se fait dans les sept derniers jours de son évolution : sa couleur rouge apparaît, le taux de sucre augmente, la quantité d’acides diminue. Le moment de la cueillette fait donc toute la différence. La fraise belge est cueillie le jour J, une fois venue à maturité, et se retrouve le soir même à la criée et le lendemain sur les marchés. Sa qualité, son goût et sa fraîcheur sont donc particulièrement conservés. En comparaison, la fraise d’importation d’Espagne est cueillie cinq jours avant la fin de son évolution, c’est-à-dire encore verte et à peine mûre !

"Il ne fallait pas que le spectacle soit "choc" mais au moins qu’il soit clair. Il fallait que ce soit ludique et pédagogique en même temps" insiste Aurore.

Remarquons toutefois que si certains enfants ont le pouvoir d’influer sur les choix de consommation familiaux, d’autres n’ont pas vraiment voix au chapitre. Et dans les deux cas, ce sont les parents qui tranchent !

"On a juste envie de les éveiller. S’ils arrivent à remettre en question ce qu’on leur sert tous les jours, c’est déjà bien. Même si les enfants n’ont pas de pouvoir d’action quand ils vivent avec leurs parents, ils ont la possibilité de faire des choix en connaissance de cause quand ils sont adultes" précise Julie.

"A la fin de chaque conférence, on leur remet un calendrier des fruits et des légumes de saison ainsi qu’une petite carte de membre de la ASLFLB, l’association que les personnages de la fraise et du scientifique ont créée pour promouvoir les légumes de saison et de proximité. C’est une manière de les investir petit à petit. Le calendrier peut servir de lien entre les jeunes et leurs parents. Par le biais du dossier pédagogique, les enfants ont aussi l’occasion de faire des bricolages avec leurs professeurs et de les ramener à la maison. Même si les parents ne veulent pas changer leur manière de consommer, au moins ils savent !" enchaîne Aurore.

A travers "Wepi-Flagada", il ne s’agit pas de convaincre à tout prix mais d’informer et d’amuser. Et pas question de se morfondre dans du mélodrame en tenant des discours alarmistes mais plutôt d’éclairer les lanternes sur les moyens d’action à la portée de tous. Un spectacle drôle et sensé dont les personnages transmettent  ingénieusement leur désir de prendre soin de soi-même et de ce qui nous entoure !

V.D.

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 9 juillet 2009