Le début des haricots ?

Que les logiques industrielles et de la grande distribution détalent : ici, on convoite la filière courte et on pense "local". Sans lésiner, on retrousse ses manches en collectivité.

Entretien avec Kari Stevenne, coordinateur de l’asbl "Le début des haricots".

 

L’ASBL "le début des haricots" a notamment pour but de sensibiliser le citoyen sur la problématique des dérives du système industriel. Pourquoi avez-vous fait de l’alimentation une priorité ?

C’était notre objectif principal dès le départ. Face au constat sur l’existence de clivages entre la population et les élus, nous sommes quelques-uns à nous être réunis pour créer l’association. Parmi nous, beaucoup ont étudié l’agriculture et il nous semblait que l’alimentation était vraiment emblématique : en s’y attardant, on touchait à tout le reste. Les problèmes sociaux, politiques, écologiques et économiques sont liés. On voit que l’agriculture des sociétés plus traditionnelles, plus paysannes, ont un système de production, de consommation et une économie tout à fait équilibrée parce qu’elles fonctionnent en harmonie avec la nature et son système cyclique. Tandis que l’agriculture industrielle est basée sur l’idée d’exploitation maximale des ressources avec une productivité la plus grande pour faire un maximum de profit.

Pour nous, il ne suffisait pas de parler d’écologie et de consommation responsable en énumérant ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Il nous fallait vraiment envisager les choses via des dynamiques collectives.

 

Dans cette idée de dynamique collective, les jardins collectifs en sont un exemple. Quelle place y occupez-vous ?

A la base, ce sont des espaces abandonnés ou inoccupés sur lesquels on intervient d’abord pour négocier leur occupation au travers d’une convention précaire, ce qui nous permet ensuite de les mettre à la disposition des habitants des quartiers, de les accompagner et de les former au jardinage. Le but est qu’au bout d’un laps de temps, ces personnes gèrent elles-mêmes le jardin.

On encourage la population à se réapproprier son alimentation. On espère ainsi que nos actions contribuent à ce que les citoyens se réapproprient aussi la politique et recréent des niveaux de pouvoir de décision plus locaux.

 

Où trouver des semences en bonne santé en contournant l’industrie agro-alimentaire ?

C’est relativement simple, il suffit de se renseigner sur Internet. Ce qui compte, ce n’est pas que la semence soit certifiée bio mais qu’elle soit plus traditionnelle, plus paysanne. Ce sont des semences que l’on peut produire soi-même puisqu’elles sont productibles de génération en génération.

La plupart des semences que l’on trouve dans le commerce sont des semences hybrides. La tomate, par exemple, qui contient des semences hybrides provient de deux plants qui sont génétiquement assez éloignés. Ce croisement, appelé "phénomène d’hétérosis" (heteros = différent), a l’avantage de produire de beaux et gros légumes mais qui perdent leur capacité à reproduire les mêmes types de légumes de génération en génération. Comme elles finissent par ne plus être productibles, il faut aller racheter des semences.

 

Ce phénomène de dépendance économique empêche donc la mise en place de dynamiques autonomes. C’est le but recherché par ces industries ?

Probablement que oui. Mais ce n’est pas le discours que vont tenir les semenciers industriels. Ils vont dire qu’ils font des croisements pour garantir au consommateur des semences extraordinaires qui vont produire de beaux légumes.

Notre association rejoint le courant de défense des semences paysannes comme on en trouve chez Kokopelli par exemple. Ces semences sont tout à fait adaptées au terroir depuis des siècles, sont beaucoup moins sensibles aux maladies, et donc, nécessitent moins l’utilisation de pesticides, produits ou engrais chimiques. Il n’y a pas de croisement, on choisit les meilleurs plants d’année en année. On arrive à des résultats tout à fait valables avec des légumes qui n’ont pas forcément une belle apparence mais qui, généralement, ont meilleur goût. Ces semences se conservent aussi beaucoup mieux.

 

Vous développez des actions à destination des jeunes des milieux populaires, au sein d’écoles ou d’associations. Quelles sont-elles ?

En tant que bruxellois, on veut agir sur Bruxelles en s'adressant aussi aux enfants. Il nous paraît essentiel d’initier les jeunes à l’alimentation, à la nature et aux problèmes de l’agriculture. L’idée est de les aider à retrouver leur propre contact et leur spontanéité avec la nature et d’essayer de les sortir un peu du monde artificiel dans lequel ils baignent en permanence.

Concrètement, on développe deux projets à caractère pédagogique. Le premier s’appelle "un bon plan pour l’air" : il s’agit de sensibiliser la pollution à travers des plantes bio-indicatrices, des espèces vivantes qui réagissent aux variations de notre environnement. Les élèves peuvent ainsi observer les effets de la pollution sur les végétaux et faire le lien avec l’alimentation. Cette année nous poursuivons ce projet mais en faisant aussi appel à des personnes ressources qui animent avec les jeunes des ateliers vidéo et des ateliers de contes.

Le deuxième projet s’appelle "le jardin des couleurs" : il vise à sensibiliser les enfants à l’alimentation et à la santé mais via une initiation au jardinage. Dans le cas d’une école de devoirs qui ne dispose pas de jardin, par exemple, on crée un mini-potager dans des bacs, généralement en polystyrène, que l’on récupère dans les poissonneries.

 

Dans quelles mesures les écoles sont-elles prêtes à adopter des comportements en harmonie avec l’environnement ?

Jusqu'à présent, nous n'avons pas cherché nécessairement à introduire des changements dans l’école ou dans la structure associative mais plutôt à faire passer un message auprès des enfants pour leur ouvrir des portes dans leur avenir. Nous les invitons également à visiter des fermes ou des jardins collectifs développés dans certains quartiers, en espérant qu’ils entreront eux-mêmes dans cette démarche plus tard.

Nous sensibilisons les enfants mais aussi les professeurs et nous concevons le projet de manière à ce que les professeurs ou les animateurs puissent eux-mêmes, petit à petit, le reprendre sans intervention de notre part.

Bien sûr, on espère que ça fasse écho auprès du côté organisationnel des écoles comme les cantines, par exemple.

 

La mise en place, par exemple, d’une cantine alternative est-il un projet financièrement accessible à toutes les écoles ?

C’est une question de coût mais aussi d’une certaine logique dans la manière de concevoir les cuisines aujourd’hui : les locaux sont de plus en plus petits et ne servent qu’à réceptionner les produits pour les réchauffer, les disposer dans de grands plats qui seront servis très rapidement. Les cuisiniers ne sont plus vraiment des cuisiniers puisque la plupart du temps ils ne font que réchauffer les produits. Lorsque l’on est dans cette logique standardisée, on n’a plus le recul pour envisager les choses différemment, d’autant plus que toute la chaîne est conçue de manière à ce que l’on ne puisse travailler qu’avec des aliments industriels et bons marchés.

Parfois, les aliments locaux peuvent être meilleur marché mais ça demande qu’ils soient découpés et cuisinés un minimum, ce qui est devenu quasiment impossible dans cette logique de chaîne standardisée.

Il y a le coût mais il y a aussi la manière de concevoir l’organisation des cuisines et des repas.

Dans le film "Nos enfants nous accuseront", on voit que si les autorités locales s'allient à la communauté, il est possible de changer les pratiques d'une cantine. Mais cela passe par une prise de conscience et une mobilisation élevée à tous les niveaux : enfants, parents, professeurs, directeurs, conseillers communaux...

 

La règle du libre échange favorise les productions intensives et industrielles souvent moins chères. Beaucoup de consommateurs optent pour ce choix plus économique... 

Pour ces produits, on sort effectivement de notre bourse moins d’argent mais il y a un prix bien plus énorme qui a été payé en parallèle : le travail des populations1 au prix de leur santé et de leur sécurité, le prix de la disparition des cultures et de la tradition de ces populations suite à l’installation de grosses productions industrielles, le prix énorme que paie l’environnement et la nature, le prix que l’on va payer plus tard avec le réchauffement climatique… 

Alors, c’est vrai que ça paraît meilleur marché mais, en réalité, c’est beaucoup plus cher !

Propos recueillis par V.D.

1 En Andalousie, les travailleurs sans-papiers qui produisent nos tomates et nos fraises en sont un exemple.

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 9 juillet 2009