Que l’on soit petit propriétaire branché, locataire argenté ou déplumé, Bruxelles séduit par ses commodités. La ville appartient à tous mais trie sur le volet ses hôtes permanents.
Entretien avec Mathieu Van Criekingen, chercheur à l’ULB et géographe.
La majeure partie des personnes qui sortent de ces quartiers parce qu’elles sont victimes du processus de gentrification reste en ville. Elle a tendance à se surconcentrer dans les quartiers populaires de l’Ouest du centre ville (Molenbeek, Cureghem, Laeken…), ce qui provoque une diminution de la taille des logements par personne, c’est-à-dire que plusieurs familles vont habiter ensemble, dans un même appartement, pour diviser le coût du loyer.
Il y a aussi des mouvements de sortie de la ville, vers la périphérie brabançonne flamande, dans des communes qui ont un passé industriel (Sint-Pieters-Leeuw, Clabecq, Vilvoorde…) où le prix de l’immobilier est beaucoup moins cher.
Enfin, certains mouvements vont beaucoup plus loin, dans le Hainaut, vers Charleroi, La Louvière, Mons ou dans la province de Liège…
Nous ne sommes pas dans une situation à la française avec de grandes cités/banlieues autour du centre et où l’enjeu est d’y avoir accès.
En Belgique, les jeunes des quartiers populaires sont au centre ville et il y a l’enjeu de pouvoir maintenir cette présence parce que la ville est un bien de consommation collective (services sociaux, transports, parcs publics…) qui est nécessaire pour les gens à faibles revenus. Ceux qui n’ont pas les moyens d’un jardin privé, par exemple, peuvent avoir accès à un parc public que l’on trouve généralement en ville et non en périphérie.
Les possibilités sont plus importantes en ville et donc, le fait de se faire exclure de la ville à cause du prix de l’immobilier appauvrit encore plus. Etre pauvre en banlieue dans des espaces où il y a peu de services collectifs est pire qu’être pauvre en ville.
Pour le moment, rester en ville se fait de plus en plus au prix d’une dégradation du logement. On voit même des phénomènes de roulements, c’est-à-dire des familles qui s’arrangent entre elles pour que, dans un même logement, l’une vive la nuit et dorme la journée pendant que l’autre dorme la nuit et vive le jour. On en arrive à des situations très graves.
C’est un phénomène qui est en expansion mais je ne crois pas que tout le centre ville va devenir un quartier riche dans dix ans. La gentrification, ce n’est pas la transformation d’un quartier populaire en un quartier d’élite "à la Uccle" ou "à la Woluwé". Il y a des cas où l’on passe de la case très pauvre à la case très riche mais c’est plutôt l’exception que la règle si l’on prend l’exemple de Bruxelles.
La gentrification, c’est plutôt la transformation d’un quartier populaire en un quartier intermédiaire dit "branché". Les populations qui arrivent ont des revenus plus élevés que les gens en place mais ne sont pas pour autant les plus riches puisque que ces derniers continuent à privilégier les beaux quartiers comme Uccle, Montgomery… Bruxelles est une petite ville et donc, les populations aisées peuvent très bien habiter dans un quartier bourgeois et accéder facilement au centre ville.
Mais quand vous êtes dans un quartier en voie de gentrification avec de faibles revenus et que vous voyez arriver quelqu’un qui a des revenus deux fois ou 15 fois plus élevés, ça ne change pas grand-chose, vous êtes quand même perdant dans la compétition.
Oui, il est quasiment impossible d’avoir un logement à soi. Il faut se loger à plusieurs ou être aidé par ses parents. Les jeunes issus de la classe moyenne qui sont au début de leur parcours professionnel et qui n’ont pas de revenus mirobolants sont souvent aidés par leurs parents. Mais ça ne concerne pas les jeunes dont les parents ont eux-mêmes des problèmes financiers.
Même le logement public non-social est difficilement accessible puisqu’il exige que l’on ne dépasse pas 30% de ses revenus pour payer le loyer. Pour savoir si la personne a des revenus suffisants, on multiplie par trois le loyer déjà fixé à l’avance.
C’est l’inverse pour le logement social qui calcule le loyer sur base des revenus.
Le nombre de ménages inscrits ne représente pas tous les ménages qui sont dans les conditions pour accéder à un logement social.
Les estimations du nombre de personnes qui, à Bruxelles, seraient dans les conditions tourne autour de la moitié de la population bruxelloise, alors que le logement social représente seulement 7 ou 8 pourcent du logement en général.
Depuis la création de l’Etat belge, l’idéologie dominante est l’accession à la propriété privée. Cette idée très libérale soutenue, aujourd’hui encore, par l’écrasante majorité des politiques est de dire que l’on ne va pas créer du logement public mais que l’on va plutôt aider les gens à devenir propriétaire en facilitant le crédit, en construisant beaucoup d’autoroutes et de lignes de chemin de fer afin que les gens puissent sortir des villes pour acheter ou construire.
L’idée est de dire qu’il vaut mieux avoir une population de petits propriétaires qui ont beaucoup moins tendance à s’organiser pour remettre en cause le système.
Aujourd’hui, on a atteint un nombre minimum historique de logements sociaux. Depuis les années 2000, à Bruxelles, on construit une moyenne de seulement 20 logements sociaux neufs par an. Par contre, la Région a toute une série d’aides à l’achat et très peu d’aides à la location.
Derrière une telle idéologie, il y a également l’idée qu’un propriétaire est plus soucieux de son bâtiment qu’un locataire. Un propriétaire va donc augmenter la valeur de son bâtiment et aussi rapporter plus de taxes à l’Etat : le précompte immobilier augmente quand le bâtiment a une plus grande valeur.
On est vraiment dans des choix idéologiques. Quand on dit que les Belges ont une brique dans le ventre, on devrait plutôt dire que l’on a mis une brique dans le ventre des Belges. Ca n’a rien de génétique. L’accès à la propriété est l’aboutissement considéré comme idéal.
Les allocations de chômage sont les mêmes partout en Belgique. Par contre, les loyers sont beaucoup plus chers à Bruxelles qu’à Marche-en-Famenne, par exemple. Il y a donc un problème d’adéquation entre les revenus et les prix des loyers et d’équité entre les gens puisqu’un chômeur qui habite à Molenbeek va avoir beaucoup moins d’argent pour vivre qu’un chômeur qui habite à Marche-en Famenne.
Propos recueillis par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 29 avril 2009