Quand le politique a des manières de bulldozer et qu’il laisse ses citoyens patienter dans la poussière, pourvu qu’il y ait des témoins. Et si les images datent d’hier pourvu que l’on s’en souvienne.
Entretien avec Gwenaël Breës, ex-habitant du quartier de la gare du Midi à Bruxelles et réalisateur du film "Dans 10 jours ou dans 10 ans".
Parce que j’habitais dans le quartier et ce que je découvrais était incroyable : l’utilisation de procédés moyenâgeux et un mépris total pour les gens de classe "trop basse" pour être considérés. Je trouvais hallucinant que cela puisse se passer sans résistance et sans que l’on en parle. Le film était un moyen de réveiller les consciences sur ce qui se passait dans ce quartier.
La presse classique est incapable de traiter un sujet comme celui-là. Aujourd’hui, un journaliste va prendre connaissance le matin du sujet qu’il devra traiter pour le jour-même. Il n'aura que quelques heures pour réaliser son article ou son reportage, aura eu le temps de voir une ou deux personnes et de passer un ou deux coups de fils. Il n’aura pas eu l’occasion de s’immerger dans un dossier complexe. Il faut trouver, soi-même, les moyens d’expliquer les choses et de les exprimer parce que l’on ne peut pas faire confiance aux médias existants pour ça.
C’est très difficile de tirer des conclusions à ce propos. Les expropriations ont touché les locataires et les propriétaires de manière différente. En plus, c’est une histoire qui s’étale sur 20 ans avec différentes phases.
Quand nous avons créé un comité de quartier pour faire pression, il y a eu plus de suivi sur ce qui est advenu des locataires durant les dernières années d’expropriations. Certains sont restés à Bruxelles, d’autres ne pouvaient plus y rester à cause du coût des loyers trop élevés et se sont relogés en périphérie, dans les communes flamandes, dans le Hainaut, vers Charleroi…
Pour les petits propriétaires à revenus limités, c’était différent. Ils ne pouvaient pas se permettre de racheter une maison ailleurs en attendant d’être expropriés. Ils étaient obligés d’attendre qu’on les exproprie. C’était un moyen de pression très fort d’ailleurs : on rendait leur vie tellement infernale dans ces chantiers perpétuels (démolitions et incendies de maisons) que certains ont accepté des offres "à l’amiable", c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été expropriés mais qu’ils ont vendu leur maison pour des sommes risibles. D’autres ont attendu d’être expropriés en justice et ont obtenu plus. Mais même en obtenant ce qui est censé être la "juste indemnité", ça ne permet pas toujours de se reloger dans les mêmes conditions, c’est-à-dire de racheter une maison aussi grande dans un quartier aussi central avec tout ce que cela comporte comme facilités, en terme de transport, par exemple.
Je pense que le premier intérêt de tout ça était communal. Ce n’était pas un intérêt régional même si le projet a été piloté par la Région. Il a été piloté par le Région parce que le bourgmestre de la Commune pilote aussi la Région, il a donc les deux casquettes. Il a servi ses intérêts de bourgmestre de la Commune via sa casquette de ministre président et via les moyens de la Région.
Aujourd’hui, et depuis la fin des années ‘80, il y a trop de bureaux à Bruxelles. Actuellement, le taux d’inoccupation de bureaux est de 12% sur 13 millions de mètres carrés, c’est énorme ! Le fait de vouloir continuer à en construire plus n’allait pas dans l’intérêt de la Région - c’était éventuellement dans l’intérêt des promoteurs immobiliers. Le pari était surtout d’avoir des bureaux sur le territoire de Saint-Gilles pour que ça ramène plus d’argent à la Commune et pour chasser, par la même occasion, une population pauvre et immigrée. Mises à part ces deux raisons, il n’y avait aucun intérêt à raser un quartier parce qu’il y a une gare TGV à proximité.
L’argument de la Région était de dire que, pour des questions de mobilité, il fallait créer des bureaux près de la gare.
Quand j’entends des termes comme : revitalisation, mixité, citoyenneté, participation… je me méfie tout de suite parce qu’ils sont utilisés à toutes les sauces et qu’ils finissent simplement par perdre de leur signification. Ils permettent de justifier des politiques qui n’ont rien à voir avec le sens que nous pourrions leur porter originellement.
Le problème, c’est qu’à travers cette justification de "mixité sociale" sont menées des politiques qui visent plutôt à chasser certaines franges de populations qui sont les plus désargentées.
Le bas de Saint-Gilles est un quartier tout à fait mixte avec un vrai mélange de cultures polonaise, espagnole, marocaine, portugaise, brésilienne, russe, africaine… Ca arrange mieux le politique de dire que c’est un quartier "ghetto" et qu’il faut insérer de la mixité, autrement dit, insérer des logements plus chers pour attirer les classes moyennes. La mixité est utilisée pour justifier la gentrification, c’est-à-dire le fait d’amener des gens qui ont un pouvoir d’achat plus important.
On écrasait des gens et on reniait leurs droits les plus élémentaires. Et ça marchait parce que beaucoup de ces gens sont des immigrés de la première génération qui ne savent pas toujours lire le français et qui ne connaissent pas, comme beaucoup de Belges de souche d’ailleurs, les lois sur l’expropriation. Ces gens étaient relativement faciles à écraser ou à arnaquer, puisqu'ils n’ont pas forcément l’habitude de s’organiser pour résister. Ils ne sont pas dupes mais ce réflexe n’est pas dans leur culture. C’est pourquoi, sans tarder, nous avons pris l’initiative de contacter une série de personnes, à savoir des parlementaires, des journalistes, des avocats, de créer un comité de quartier et de regrouper d’autres associations qui traitent ces questions-là… Ces réflexes nous ont semblés évidents mais ils ne l’étaient pas pour d’autres, et le pouvoir politique en était très conscient.
Oui, c’était à l’initiative du comité de quartier. A l’origine, il a été créé parce qu’une série de locataires avaient reçu leur renon et devaient quitter leur logement dans le mois, ce qui est complètement illégal.
Pendant un moment, nous avons essayé, un peu naïvement, de trouver une oreille chez le politique. L’idée était de dialoguer et de chercher ensemble des solutions. Mais nous avons été tellement méprisés avec l’impression de parler à un mur que, petit à petit, nous avons trouvé les moyens d’agiter un peu cette histoire par le biais, par exemple, de fêtes de quartiers, de conférences de presse et de création d’affiches puisque le politique refusait d’écouter et de discuter.
Oui, il devrait sortir en mai aux éditions Aden. Son titre est encore provisoire: "Bruxelles-Midi, l'urbanisme du sacrifice et des bouts de ficelle".
Propos recueillis par V.D.
Infos : www.quartier-midi.be - http://film.quartier-midi.be
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 29 avril 2009