La colocation est-elle un mode de survie à la mode d’aujourd’hui ? Le logement social peut-il accueillir tous les portes-monnaies vaguement garnis ? En attendant, le politique brandit ses idées de mixité sociale. Et la crise du logement, qu’en fait-on ?
Entretien avec Françoise Noël, sociologue chargée de cours à l’ULB et responsable de l’équipe de recherche en sociologie urbaine au sein du centre METICES (Institut de Sociologie).
De plus en plus, il y a ce qu’on appelle le "logement en communauté", c’est-à-dire plusieurs jeunes qui décident de louer ensemble une maison pour se partager un territoire. Mais ce mode de logement n’implique pas nécessairement une vie communautaire dans la mesure où ce sont simplement des individualités qui se mettent ensemble pour avoir accès à un bien auquel elles n’auraient pas accès financièrement si elles restaient seules. Ce sont donc de fausses communautés : elles bougent, tournent, certains partent et d’autres viennent. C’est très différent de ce que l’on a appelé, dans les années ‘60-’70, le logement communautaire avec un projet de communauté partagée. Je pense que c’est un phénomène qui s’est accru depuis quelques années, à Bruxelles en tout cas.
Il y a 25 ans, les conditions socio-économiques des jeunes étaient fort différentes. Ils avaient un schéma assez classique de carrière résidentielle. Les jeunes de la classe moyenne par exemple, trouvaient relativement vite un boulot après leurs études, constituaient plutôt rapidement un projet conjugal et se mariaient la plupart du temps. En général, une fois le premier enfant né, ils pensaient à acheter. Les prix du logement et les conditions socio-économiques stables rendaient envisageables l’achat.
Le parcours résidentiel des jeunes est aujourd’hui devenu plus chaotique. Il est fait de cycles, de séquences de décohabitation et de recohabitation parentale. Les jeunes vivent seuls, ils n’ont pas de projet conjugal ferme, n’ont pas beaucoup d’argent, se débrouillent et sont plus longtemps dans des situations transitoires.
Les phénomènes de cohabitation sont à la fois liés à la transformation des modes de vie, des séquences familiales et conjugales et également liés à des conditions socio-économiques instables et changeantes, même pour des gens qui n’ont pas nécessairement un revenu très bas. On sait que l’on risque, à un moment donné, de travailler sous contrat à durée déterminée, que l’on va faire de l’intérim pendant quelque temps avant de retrouver un emploi stable par exemple. Or, en matière de logement, c’est la stabilité qui est importante, surtout si on veut acheter.
Même au niveau conjugal, on n’est plus dans les mêmes conditions puisqu’à Bruxelles, un mariage sur deux se termine par un divorce et qu’en général se pose alors le problème du logement. Il faut qu’un des deux conjoints retrouve un logement qui lui convient avec des ressources diminuées de moitié. Ce sont des phénomènes qui sont en croissance, en particulier dans les villes.
Cela reste marginal au niveau du choix des personnes. L’habitat communautaire repose sur une idée utopique, très généreuse, un peu angélique, qui consiste à penser qu’il serait bien que les gens partagent. On parle de l’habitat intergénérationnel, de l’habitat communautaire où l’on valorise des notions d’entraide, de solidarité spontanée et réciproque.
C’est en grande partie utopique parce que l’individualisme est quand même la valeur centrale de notre société à l’heure actuelle. L’habitat communautaire va être un choix de vie à un moment donné mais qui peut très bien être remplacé par un tout autre choix de vie par la suite parce que, par exemple, on a rencontré quelqu’un ou parce que l’on a changé d’avis tout simplement. On vit dans une société où les individus sont -et ce n’est pas nécessairement négatif- plus sélectifs, plus calculateurs, y compris dans leur solidarité. La montée de l’individualisme n’exclut pas l’existence de solidarité. D’ailleurs, on voit combien les gens peuvent se solidariser pour des causes, mais la solidarité n’est plus obligée, on choisit de l’être. Ainsi peut-on choisir de se solidariser un temps avec les causes de telle organisation de défense des droits de l’homme et, au bout d’un temps, de s’impliquer plutôt dans une organisation humanitaire. Donc, la solidarité existe mais elle est plus sélective et plus liée à des choix purement individuels. Or, l’idée de l’habitat communautaire, c’est quand même l’idée d’un habitat qui a une certaine forme cohésive. Vivre en communauté implique de faire fi parfois d’un certain nombre de désidératas individuels. Il y a des règles, il faut réciproquer… Cela ne va pas nécessairement de soi avec un mode de vie plus individualiste. L’habitat communautaire peut marcher certainement pour des gens qui ont fait ce choix-là. Mais je ne vois pas ce type de choix se généraliser.
Il pourrait l’être mais il ne l’est pas. L’offre en matière de logement social est complètement insuffisante par rapport à la demande. Quand bien même on ferait politiquement le choix d’accroître sérieusement les moyens que l’on donne au logement social, le gap qu’il y a entre la demande et l’offre est tel que les pouvoirs publics ne pourraient pas tout résoudre à eux seuls.
Pour régler le problème de la crise du logement, il n’y a pas qu’une solution. Pourquoi ne pas agir pour faciliter la colocation notamment pour les chômeurs ? Pourquoi ne pas faciliter la socialisation d’une partie du parc privé ? Il s’agit d’agences immobilières sociales qui négocient avec des propriétaires privés pour prendre leur logement en location moyennant un plafonnement de loyer et qui se chargent également, si c’est nécessaire, de le rénover pour le sous-louer ensuite à des gens à bas revenus.
Pourquoi ne pas favoriser la production de logements sociaux ? Pourquoi ne pas aider des locataires en leur octroyant une allocation de logement ? Pourquoi ne pas réfléchir aussi à des mesures beaucoup plus régulatrices de contrôle des prix des loyers ? Actuellement, n’importe quel propriétaire privé peut louer son logement à n’importe quel prix, quel que soit l’état du bien qu’il met en location. Il est évident qu’une allocation-loyer ne serait sans doute une solution que si, parallèlement, on mettait en place un système de contrôle de loyer.
En Belgique la politique de logement reste assez libérale, quels que soient les partis d’ailleurs. Ils défendent tous l’idée que l’accès à la propriété est la meilleure des solutions pour régler les problèmes de logement. Or, ce n’est pas vrai pour tous les individus. Sachant aussi qu’un certain nombre, et en particulier les jeunes, n’ont pas nécessairement envie d’être propriétaires de leur logement. Il y a très peu de réflexion sur d’autres modèles d’habitat que le modèle traditionnel classique d’accès à la propriété.
Plutôt une sorte de réformisme social. Il faut savoir d’où vient la notion de mixité, on en débattait déjà au 19ème siècle. A cette époque, Bruxelles connaissait déjà une vague importante de migration liée à l’installation des industries et les ouvriers venaient massivement s’installer le long du canal. On se demandait alors s’il valait mieux créer des quartiers ouvriers avec le risque de voir naître des quartiers chauds occupés par des "classes dangereuses" ou s’il valait mieux les disperser dans la ville. Les partisans de la mixité disaient qu’il valait mieux disperser les ouvriers dans la ville parce qu’ils seraient moins dangereux pour l’ordre social. Les milieux catholiques avaient plutôt un discours plus réformiste, soutenant l’idée que faire vivre des familles ouvrières dans des quartiers plus bourgeois leur permettrait d’acquérir de "bons" modèles de vie : apprendre à bien habiter, à bien se comporter en rue… Il faut évidemment se mettre dans le contexte de l’époque où l’ordre bourgeois était l’ordre légitimé, reconnu. On pensait que la mixité serait favorable aux ouvriers et leur faciliterait l’assimilation des normes sociales dominantes.
Certains discours actuels à l’égard des chômeurs ou des personnes aidées socialement mobilisent encore ce type de discours.
La mixité ne joue qu’en faveur des quartiers pauvres. On ne dit pas qu’il serait bon aux familles aisées de l’avenue Churchill ou de Woluwé d’avoir quelques familles pauvres à proximité pour leur apprendre ce qu’est la vie en société. Vous n’entendez jamais ça. Par contre, on vous dira qu’injecter la classe moyenne dans les cités sociales du centre ville rendrait la ville plus cohésive. Le discours sur la mixité sociale n’est généralement dirigé que sur certaines populations cibles et pas sur d’autres. Alors que si vous prenez le concept de mixité sociale au sens large, si elle est vraiment une vertu extraordinaire, elle devrait agir dans les deux sens. Vous voyez bien que ce n’est pas le cas. Donc c’est une notion très idéologique.
A l’ancien hôpital militaire d’Etterbeek, on a fait des opérations publiques et privées de réaménagement. Désormais, on dit que c’est un quartier mixte parce que l’on y a construit des logements sociaux, des logements dits "conventionnés" et des logements libres (marché privé). On a donc trois types de logement avec trois types de clientèle différente. Le politique est très fier de ce qu’il considère comme un quartier mixte ! Quand vous allez dans ces quartiers, il n’y a pas de mixité relationnelle, les gens ne fréquentent pas les mêmes endroits et ils ne se parlent pas. Le logement libre a son entrée de parking d’un côté et le logement social de l’autre.
La mixité, ce n’est pas quelque chose qui se décrète. La mixité, c’est d’abord du relationnel et des rapports sociaux.
La mixité sociale est un discours qui est devenu hyper envahissant. Mon hypothèse, et que d’autres partagent, est que la mixité est un argument qui permet de légitimer l’invisibilité de la pauvreté à Bruxelles. Ça permet d’occulter, de cacher et de rendre moins visible le fait qu’il y ait des gens socialement déclassés, sans boulot… Comme on dit dans le langage journalistique, on supprime ainsi les ghettos de pauvres.
Ce n’est pas en mélangeant les gens au plan spatial, que vous réglez les problèmes structurels qui font que des gens sont désaffiliés socialement et économiquement. Ce n’est pas sur l’espace qu’il faut agir mais bien sur l’emploi, l’aide sociale, les mécanismes qui créent ces désaffiliations et qui ont très peu à voir avec l’espace.
Il s’agit aussi d’une forme de romantisme puisque l’on se plaît à imaginer que tout le monde s’aide, que tout le monde s’entend, qu’il n’y a plus de différence entre les classes et plus de distance sociale entre les gens.
L’idée est de croire que, parce qu’il n’y a plus de distance spatiale, il n’y aura plus de distance sociale.
Propos recueillis par V.D.
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 29 avril 2009