L’info pullule, elle grouille de partout, on la respire, on la gobe, on la vénère, on la maudit, on s’en méfie, on s’en contente. Entretien avec Gérard de Sélys, ex-journaliste à la RTBF durant 32 ans.
Le secteur des médias est une industrie et, comme toutes les industries, elle doit faire du profit pour ses patrons. L’offre des médias s’adresse d’abord à leur principal marché : la publicité. Les lecteurs et téléspectateurs, c’est secondaire. S’ils achètent le journal ou regardent la télévision, tant mieux mais ce n’est pas indispensable. Ce que ces entreprises veulent, c’est faire de l’argent.
Durant mes 35 ans en tant que journaliste, mes chefs ne se préoccupaient pas du tout du public. Pour eux, le public lambda était nécessairement stupide puisqu’ils le considéraient, non pas comme "demandeur" mais comme "consommateur" de médias. Moi, je ne parle jamais de "consommer" mais d’ "utiliser" un média, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
L’offre ne correspond pas à ce que le public demande. Quand le journal hors norme "Libération" a été lancé par exemple (fondé sous l’égide de Jean-Paul Sartre), il était donné perdant par tout le monde et jugé sans intérêt pour le public. Or, "Libération" a eu un succès fou justement parce qu’il y avait une demande énorme d’autre chose, d’une autre manière d’informer. Aujourd’hui, on peut l’observer beaucoup chez les jeunes. Je prends souvent le train le matin aux heures d’écoles et je vois les distributeurs du journal "Métro" fondre suite aux passages des jeunes surtout.
On s’informe avec ce que l’on peut. Ca fait partie du réflexe sociétal de s’intéresser à ce qui se passe autour de soi.
Pour moi, non ! Mais dans un sens, oui, parce que tout le monde ou presque regarde la télé. Quand vous dites que vous n’avez pas la télé, on vous regarde avec des yeux ronds. Comment les gens regardent-ils la télé ? Là est la question.
Le CIM1, l’organe de référence des éditeurs de journaux, de télévision et de radio pour l’évaluation de leur taux de lectorat, d’audimat ou d’auditorat sert à des fins purement commerciales : informer les publicistes pour les attirer. A l’époque, selon les critères d’évaluation du CIM, il suffisait qu’un journal soit touché par une personne pour être considéré comme lu.
Pour connaître son audimat, la RTBF prend même en compte la personne qui va zapper en passant par la RTBF.
Je vais pendre un autre exemple, celui du cliché horrible de la ménagère qui est seule chez elle et qui allume la télé pour avoir de la compagnie mais sans la regarder. Ça crée un bruit de fond, un peu comme le feu de bois, ça fait vivre la maison.
La RTBF sait parfaitement tout ça. Que la personne regarde, soit intéressée ou suive l’entièreté de l’émission, on n’en tient pas compte du tout. Donc, il n’y a pas d’instrument de mesure concernant le taux de fréquentation d’un média.
Je n’aime pas le mot "objectif", je préfère parler d’information "honnête". On le sait, il est impossible d’être totalement objectif mais on peut être le plus honnête possible.
Parfois, il suffit d’ouvrir une encyclopédie pour s’informer. Si vous l’ouvrez à "Irak" par exemple, vous aurez l’histoire du pays avec la domination britannique, la création artificielle du Koweït… et tout s’explique !
Mon seul moyen d’information, hormis Internet bien sûr, se sont des livres de base qui traitent d’une question à fond. Peut être pas très bien mais à fond ! Le livre en tout cas me permet d’aller voir ailleurs, comme l’arborescence sur Internet.
Ce qui se passe actuellement à Gaza, on pouvait déjà le dire quand l’Etat d’Israël s’est constitué. On savait que cet Etat serait, tôt ou tard, fasciste et colonialiste. Longtemps avant son indépendance, ses fondateurs voulaient tous les Palestiniens dehors, ça faisait partie de la ligne rouge de leur politique.
Ce n’est absolument pas nécessaire de lire le journal tous les jours. Par contre, lire des livres qui parlent de la fondation de l’Etat hébreux, du sionisme… c’est bien plus utile !
Après que le mensonge du charnier de Timisoara2 a été révélé, les agences de sondages ont fait des enquêtes pour savoir si les gens croyaient encore aux médias. 80% des Français disaient ne plus y croire. Que fait-on quand on ne croit plus aux médias ? Eteint-on sa télé ? Non ! On continue à la regarder parce que c’est un réflexe, parce que l’on ne veut pas être seul et que l’on veut se sentir impliqué dans les histoires du monde. On regarde les choses avec un œil critique sans savoir exactement comment démonter l’information fausse, trafiquée ou manipulée.
Un soir, j’ai donné une conférence dans l’arrière salle d’un café situé dans le quartier le plus pauvre de Quaregnon. Dans le couloir qui menait à cette salle, les organisateurs de la conférence, des gens du "quart monde" (pauvres, sans-abri…), s’étaient donné la peine de photocopier des pages du "Monde diplomatique" pour les distribuer au public. C’était une démarche active.
Les gens ne sont pas stupides, ils sont intéressés. Bien sûr, il y a toujours des exceptions. Recouper les informations, c’est difficile mais ils le font.
Les états ont des pouvoirs régaliens3 : ils ont des finances (l’impôt), la justice, l’armée, la police. Ils disent qu’ils ont l’armée et la police pour maintenir un certain ordre dans la société et la justice pour maintenir une certaine équité. Mais dans une démocratie -je ne parle pas de démocratie bourgeoise dans laquelle nous vivons mais d’une démocratie idéale-, j’estime que l’information est tellement plus essentielle que l’armée ou la police qu’elle ne devrait pas appartenir à l’Etat mais devrait être gratuite, donc financée entièrement par l’impôt. Ça veut dire que tous les mécanismes commerciaux qui distordent l’information n’existeraient plus et qu’il y aurait beaucoup plus de liberté journalistique. Donc, pour moi, il ne faut pas réformer un média mais donner la gratuité et l’accès au public pour tous les médias.
En règle éthique générale, l’information est tellement fondamentale pour vivre en société ! Elle est aussi fondamentale que vos yeux et vos oreilles pour traverser la rue sans vous faire écraser. L’information n’est pas à laisser au secteur privé, jamais !
Oui, bien sûr c’est une utopie. Il y a une dizaine d’années, j’ai lancé un mot d’ordre qui était l’abolition du chômage. On sait que le chômage est un volant qui permet au patronat de faire pression sur les salaires, de disposer des travailleurs comme il le veut… Tout le monde m’a dit qu’avec ce mot d’ordre j’étais complètement utopiste. J’ai quand même rappelé alors, qu’en 1789, l’assemblée constitutive française avait voté l’abolition de l’esclavage. L’esclavage a été aboli 50 ans plus tard partout dans le monde sauf en Arabie Saoudite où il y a encore des esclaves. En 1789, c’était une utopie, 50 ans plus tard, ça s’est quand même réalisé. Il faut croire aux utopies et se battre pour elles !
Pendant 25 ans je me suis beaucoup plu à la RTBF parce que je pouvais faire à peu près ce que je voulais. Mais j’étais le journaliste le plus sanctionné.
Un jour par exemple, sur la question du Proche-Orient, Nicole Cauchie, ma rédactrice en chef de l’époque, m’a chargé de faire un édito pour le lundi matin sur le départ d’Arafat du Liban. Arafat avait été chassé du Liban par les Israéliens. Durant mon édito de huit minutes, je n’ai fait qu’énumérer des citations sur la question palestinienne de tous les dirigeants sionistes de l’état hébreux, qu’ils soient socialistes ou de droite, depuis Théodore Herzl (fondateur du sionisme) en passant par Golda Meir… Le mot d’ordre était le même pour tous : "les Palestiniens dehors !". Ils disaient clairement vouloir tous les Palestiniens hors d’Israël ou morts ! J’ai donc dit, à la fin de mon édito, qu’il était normal qu’Arafat soit chassé hors du Liban par les Israéliens. J’ai eu un rappel à l’ordre et j’ai reçu une des plus grosses sanctions de la RTBF alors que je n’avais émis aucun avis, aucun jugement. Evidemment, j’avais quand même choisi mes textes mais ces huit minutes de parole pour ne citer que des propos fascistes de la part de dirigeants israéliens concernant les Palestiniens me semblaient assez indicatives. Ca a provoqué un ouragan à la RTBF avec, bien sûr, l’intervention de l’ambassadeur d’Israël en Belgique. J’ai été sanctionné mais je considérais comme fondamental de divulguer ces informations que jamais personne n’avait osé divulguer.
La raison pour laquelle je suis devenu un peu las est que la censure était devenue effective, c’est-à-dire qu’avant Internet, avant l’informatisation de l’information à la RTBF, on nous punissait après coup, après être passé sur antenne. Par la suite, mon administrateur général lisait mes textes au moment même où je les écrivais et pouvait alors m’interdire de les passer sur antenne. J’étais censuré et interdit d’antenne avant l’information.
Ma dernière tâche à la RTBF a été de participer à la création du site Internet. Une équipe rédactionnelle composée d’une trentaine de personnes dont 12 journalistes avait été constituée. Le rêve que j’avais depuis toujours devenait possible : pouvoir donner accès aux sources à l’utilisateur du média. Dans une émission radio ou à la télé, le temps ne le permettait pas. Et dans la presse écrite, tous les journaux ne le font pas.
On traitait, dans cette cellule Internet, tous les sujets qui n’étaient pas beaucoup traités par les autres médias, comme la manifestation contre la présidence belge de l’Europe en 2001 par exemple. On l’a couverte entièrement (textes, photos…) et on donnait nos sources aux internautes. C’était assez incroyable car les Belges qui, à la fois, regardaient le JT, écoutaient la radio et lisaient nos textes sur Internet, téléphonaient à la rédaction du JT pour demander pourquoi les journalistes ne disaient pas la vérité puisque les documents du site de la RTBF ne correspondaient pas du tout à ce qui était dit sur antenne. La conclusion de cette affaire est que l’équipe rédactionnelle d’Internet a été dissoute ! A ce moment-là, je n’avais plus envie de travailler !
Je trouve que c’est un métier extraordinaire mais les conditions dans lesquelles on nous autorise à le faire aujourd’hui sont épouvantables. A moins d’être journaliste militant (en général des gens non-payés), je ne vois pas d’ouverture.
Mon espoir, c’est vraiment la presse alternative d’aujourd’hui et la presse non commerciale (journaux d’associations, de groupes, de clubs, de spécialistes, d’amateurs...) de toujours qui peut être bien meilleure que dans les médias commerciaux et/ou contrôlés par les pouvoirs.
Propos recueillis par V.D.
1 CIM : Centre d’Information sur les Médias
2 Charnier de Timisoara : affaire médiatique, aboutissant à une massive désinformation du public sur la réalité des événements survenus en Roumanie en 1989.
3 Régalien : qui définit ce qui est attaché à la royauté
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 16 janvier 2009