Le journal télévisé sans vice ?

Mesdames et messieurs, bonjour ! Pour mirettes de tout bord, voici, en point de mire, la toute dernière actualité. Des informations à foison d’ici et d’ailleurs. Et puis ? En ressort-on grandi ?
Entretien avec Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF.


V
ous êtes le directeur de l’information et le garant de la déontologie journalistique de la RTBF. Concrètement, ça signifie quoi ?

Ça signifie une fonction éditoriale permanente sur l’ensemble des rédactions de la RTBF. On compose les journaux en fonction d’une ligne éditoriale qui a été décidée par les rédactions de la RTBF il y a quelques années et qui s’adapte sans cesse à l’évolution de l’actualité et aux supports médiatiques que l’on découvre au jour le jour. Actuellement, on est vraiment dans une révolution médiatique.

Ça veut dire aussi que je suis amené à discuter avec les journalistes de la manière dont on pratique le métier et sur ce que l’on peut faire ou pas.


Pour vous, quelle fonction doit avoir l’information à la télévision ?

Elle doit informer tout simplement. Il faut que les téléspectateurs puissent, à la fin d’un journal d’information, avoir ce qu’ils sont venus chercher, c’est-à-dire de l’information sur la dernière actualité. Idéalement, on devrait leur transmettre toute l’information mais ce n’est pas possible. Donc, nous devons éditer des journaux, c’est-à-dire sélectionner les sujets, les choisir, ce qui signifie avant tout renoncer.

Nous essayons d’amener aux gens ce qui nous paraît être le plus utile à la compréhension du monde dans lequel nous vivons sans jouer un rôle de pédagogue ou d’enseignant car ce n’est pas notre job. Je reprends toujours la phrase de François Giroud qui dit que la fierté d’un journaliste est de faire comprendre ce que lui-même a compris.

Notre rôle est également d’essayer de créer -et c’est parfois par défaut ou par l’absurde qu’on le fait- de la communauté entre les gens à partir de l’information qu’on leur donne, de sorte à ce qu’ils parlent, discutent entre eux et débattent de l’actualité. Ils peuvent ainsi se forger une opinion sur la marche du monde, seul ou en fonction des contacts qu’ils créent autour d’eux.


Au journal télévisé, la rapidité de la transmission d’une information laisse-t-elle encore de la place à l’analyse journalistique ?

Le journal télévisé est quand même quelque chose qui est fabriqué et édité. Bien sûr, il y a une rapidité de l’information mais on a des délais de fabrication qui sont bien plus raccourcis qu’auparavant. Bientôt, on passera en numérisation de la production de la télévision et nous aurons alors des moyens encore plus rapides pour capturer des images, les mettre dans un système, faire du montage et faire le récit de l’actualité.

On n’est pas dans l’immédiateté, on est déjà dans l’analyse. Et notre métier est d’apprendre à analyser vite et bien. Je suis pour les informations données rapidement à condition qu’elles soient fiables.

Le danger de l’immédiateté ce n’est pas la question de tricher ou de mentir mais d’avoir une mauvaise perception de l’importance de l’événement lui-même.


Les jeunes peuvent-ils appréhender le monde uniquement en regardant le journal télévisé ?

Ça dépend de ce que vous appelez "journal télévisé" parce que l’on diffuse au moins quatre à cinq éditions de journaux par jour : le 13h, le 6 minutes, le 19h30, le 12 minutes et Matin Première sur la Une. Ça fait, évidemment, énormément d’informations. On a également des débats politiques autour de l’actualité. Donc, il n’y a pas qu’avec le JT que l’on s’en tire.

En tant que professeur de journalisme, je suis un peu désespéré de la façon dont les jeunes s’informent pour le moment. Ils le font souvent à sens unique et n’ont, la plupart du temps, qu’une seule version des événements. Or, je pense que l’on comprend bien le monde quand on en a plusieurs versions. Internet est un fabuleux outil pour s’amuser, se divertir, avoir des contacts avec les gens mais ce n’est pas le meilleur outil d’information si on s’en sert à sens unique. Quel que soit le support, que ce soit du papier, des ondes hertziennes, des satellites qui vous amènent des images, l’essentiel est de bien penser à recouper ses sources et d’avoir un esprit critique par rapport à l’information.


Que pensez-vous de cette phrase d’Ignacio Ramonet dans son ouvrage intitulé "la tyrannie de la communication" : "en tant que marchandise, l’information est en grande partie soumise aux lois du marché, de l’offre et de la demande, avant de l’être aux règles civiques et éthiques" ?

Il a raison sur un point. Il y a effectivement un danger, c’est-à-dire que si l’on fait de l’information uniquement une matière commerciale, au bout d’un moment, ça va prendre le pas sur l’aspect de la vraie information, y compris celle qui ne rapporte pas financièrement mais a une haute plus value pour la société. Il faut être toujours en tension de ce côté-là. L’information n’est pas une matière comme les autres même si elle se vend. Mais dire que la course à l’audience n’existe pas, c’est faux. Maintenant, il ne faut pas non plus caricaturer, il faut se prévaloir d’un certain nombre de choses.

Si toute l’information que l’on met en ligne sur Internet devait se vendre, il y a des étalages qui resteraient remplis, faute d’acheteurs.

Il y a autre chose par rapport à l’actualité qui me parait assez étonnante. Vous avez deux écoles : ceux qui disent "moi je sais ce qui est bon pour les gens car je suis un professionnel et donc je vais créer un produit que je vais mettre à l’antenne et que les gens devront accepter…". Et vous avez les autres qui disent "non, on doit donner aux gens seulement ce qu’ils veulent avoir". Soyons beaucoup plus modestes dans les deux cas !

Personnellement, je ne sais pas ce qui va intéresser les gens. Je leur soumets l’actualité, je vois ensuite ce qui va faire débat dans l’opinion, ce qui va faire réagir les gens et quelles sont les raisons de cette réaction. Je vais tenter d’alimenter leur curiosité.

Quand les gens sont curieux, vous pouvez les entrainer très loin dans l’information. Quand quelqu’un a un problème de santé par exemple, il est capable de comprendre ce qu’est l’hémoglobine, ce que sont les liquides lymphatiques… alors qu’il n’a fait aucune étude de biologie.

Si vous ne parvenez pas à intéresser les gens, vous n’irez nulle part mais si les gens sont curieux et que vous arrivez à capter leur attention par un bon récit, vous pouvez les amener très loin dans l’information. Mais vous ne pouvez pas savoir au départ ce qui va réellement les informer. Donc, n’ayons pas la vantardise de savoir ce qui est bon pour les gens mais n’allons pas non plus jusqu’à dire que les gens savent ce qui est bon pour eux. Appliquons la règle de la modestie par rapport à l’information.


Les jeunes sont-ils des consommateurs d’information ?

Je pense que le gros défi par rapport aux jeunes est de voir comment on va encore pouvoir les capter. J’ai également une mission appelée "info 360". Il s’agit de diffusion d’infos via la radio, la télé et les nouveaux médias avec au bout du compte : un grand point d’interrogation ! Quand vous voyez que la durée moyenne de visite d’un site sur Internet tourne autour de deux à trois secondes maximum, comment arriver à faire un récit de l’information ? Comment raconter aux gens des histoires sur l’actualité ? Comment parvenir à capter leur attention et à faire en sorte qu’ils ne se contentent pas de savoir que Justine Henin a quitté le tennis et qu’Yves Leterme a chanté la Marseillaise ? C’est un vrai défi car les jeunes, on le voit dans les études américaines, prennent l’essentiel de l’information sur Internet. Mais comment parvenir à la leur amener ?

L’information est un métier, un artisanat. Je pense que les gens ne sont pas habitués à la digérer eux-mêmes, et donc, il faut des médiateurs, c’est-à-dire des journalistes. On a une fonction d’avenir mais elle va changer. Je vais prendre l’exemple de l’accident d’avion de la compagnie Spanair au mois d’août. On aurait pu ouvrir le JT de 19h30 en montrant des images de la catastrophe. Mais tous les gens intéressés et directement concernés par cette information ont tout de suite trouvé ce dont ils avaient besoin sur les sites Internet. Et donc, le JT du soir ne doit plus se contenter de montrer le crash avec les flammes, les ambulances… mais, doit aller plus loin, et c’est le défi qui nous occupe maintenant.

Internet prend une dimension phénoménale et je ne peux pas vous dire quelle sera, dans deux ans ou dans cinq ans, la manière dont on fera de l’information sur Internet et à la télé. C’est un beau défi.

Propos recueillis par V.D.

 

Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 16 janvier 2009