Doit-on s’offusquer d’une certaine télé ? Ou plutôt s’y préparer ? Traiter les médias à notre propre sauce, c’est ce que l’ASBL Média animation propose de nous apprendre. Entretien avec Yves Collard, animateur chez Média animation et auteur de publications.
C’est une question très vaste. Il y a des professeurs qui sont mordus ou pas. Certains croient faire de l’éducation aux médias mais font autre chose. Ce n’est pas parce que vous apportez un média en classe que vous faites de l’éducation aux médias. Les élèves ne sont pas non plus sur un même pied d’égalité dans la mesure où l’école n’est pas la seule responsable de l’éducation aux médias. Il y a aussi tout ce qu’il se passe dans les familles. Dans les milieux socio professionnels favorisés, on a tendance à réfléchir beaucoup sur les médias et à les décoder.
Les enseignants ne sont pas forcément et spontanément motivés pour suivre des formations d’éducation aux médias. Dans certains cas non négligeables, ce sont les directions d’écoles qui les envoient.
Tout à fait. C’est son rôle d’ouvrir les élèves à ce qu’ils ne connaissent pas en partant de ce qu’ils connaissent. Une définition courante est de dire que l’éducation aux médias consiste à rendre les jeunes autonomes et responsables dans leurs choix de consommation médiatique. Que les jeunes regardent beaucoup ou peu la télé-réalité par exemple, ce n’est absolument pas la préoccupation centrale de Média animation dans son rôle d’éducation aux médias. Par contre, faire prendre conscience de la manière dont une émission fonctionne est une de ses préoccupations.
Tout dépend comment on la regarde. On est bombardé d’émissions de télé-réalité, je suis d’accord avec vous. Mais il y a quand même une prémisse sur laquelle on peut ne pas être d’accord : la télévision comme outil de développement intellectuel ou éducatif. La télévision endosse une partie de ce rôle mais elle doit et peut aussi divertir.
Malheureusement non. Ma position est que la télévision est un média comme les autres. Une vieille obsession des débuts de la télé consiste à dire qu’elle est une lucarne sur le monde et qu’elle doit apprendre. Quand la télé avait cet aspect monolithique et occupait tous les écrans, on pouvait encore se dire qu’il y avait un enjeu colossal là-dedans. Aujourd’hui, un peu moins. Internet a pris de la place aussi.
On propose aux jeunes une émission dans laquelle ils peuvent exercer une espèce de morale de situation. Il fut un temps où toute une série d’aspects moraux étaient imposés, notamment aux jeunes : tu ne peux pas faire ceci, tu es trop jeune pour aller draguer… Aujourd’hui, toutes les institutions qui sont censées structurer un peu le sens comme l’école, les parents, certaines églises, certains syndicats, certains partis politiques… ont globalement perdu de leur influence. Et donc, les jeunes se trouvent face à un manque de repères, dans une société de relativisme absolu où tout est égal à tout. Ils vont donc trouver, dans la télé-réalité, des modèles de comportement. Il y a un phénomène d’identification et de jugement moral sauvage qui s’exercent par les jeunes. Les personnages de télé-réalité sont incroyablement stéréotypés et représentent des profils de jeunes comme le méchant rebelle, le black ou le beure de service, la fille sympa, la petite peste… et donc, chaque jeune peut s’identifier assez facilement à un personnage ou à une situation.
Ce n’est pas tout. La plupart des émissions de télé-réalité sont une déclinaison de marketing d’un problème de société qui se pose. Par exemple, on constate aujourd’hui que 70% des couples mariés finissent par divorcer. L’émission de télé-réalité "L’île de la tentation" modélise en quelque sorte le risque de séparation ou de divorce en choisissant des couples très stéréotypés et auxquels les téléspectateurs peuvent s’identifier.
La télé-réalité n’est pas une émission d’information ou d’éducation mais l’usage qui en est fait peut avoir un impact éducatif considérable dans la mesure où les gens se positionnent et sont capables, éventuellement, de réinventer des modèles d’existence pour eux, pour leurs enfants ou pour leur couple.
C’est là qu’il faut éventuellement accompagner les jeunes. On peut travailler sur ce qu’est une société qui choisit comme valeur principale l’élimination et la compétition mais on peut aussi se demander ce qu’est cette société où l’individu finit toujours par primer sur le collectif. J’ai envie de dire, pour défendre la télé-réalité, que cette histoire de compétition et d’élimination est une très vieille histoire. On peut analyser ces émissions du point de vue d’un ethnologue ou d’un anthropologue et les considérer comme des émissions de télé-ritualité, c’est-à-dire la mise en scène des rites de passage et d’accession à la célébrité, un parcours qui se rapproche très fort des rites de passage ou d’accession à l’âge adulte dans les sociétés traditionnelles. Ce sont des groupes entiers qui accèdent à la célébrité alors que dans Star Academy par exemple, il s’agit d’un seul individu. C’est la différence entre les sociétés traditionnelles fondées sur un collectif et notre société fondée sur la primauté de l’individu.
En tout cas on ne lutte pas contre elle mais on ne l’encourage pas non plus. Lutter contre la télé-réalité c’est lutter contre la télévision, ce n’est certainement pas notre rôle mais plutôt celui des producteurs d’émissions de télévision. Nous sommes plutôt dans l’analyse, l’observation, la transmission de la façon dont on peut analyser le phénomène. Il y a une dimension qu’il ne faut pas négliger, c’est que les gens ne sont pas, à priori, des crétins et des imbéciles.
Les gens qui luttent contre ces émissions se rapprochent d’une tradition qui est l’approche "vaccinatoire". Elle consistait à dire, dès le 19ème siècle, que les médias ont une influence toxique et qu’il faut donc protéger les gens en les vaccinant. On le voit aujourd’hui dans les prises de position les plus virulentes contre la télé-réalité, contre la pub (qui n’est pas un média mais un contenu médiatique) et à travers une obsession à imposer une signalétique à la télévision.
Il y a aussi l’approche du jugement esthétique qui consiste à dire aux gens quels sont les documents intéressants et les bonnes émissions. Une approche dont on se demande sur quels critères elle repose.
Et puis, il y a l’approche d’éducation aux médias qui est d’aider les gens à comprendre les mécanismes des émissions aussi bien du point de vue de la réalisation que du point de vue de la réception.
La télévision comme la télé-réalité propose une vision déformée de la réalité. La télé n’est pas la réalité et la réalité ne peut jamais être montrée purement et simplement à la télé. Il y a toujours une reconstruction ou une déformation qui est proposée, non seulement par la télévision mais par l’ensemble des médias.
A la télévision, on est persuadé que l’image est la réalité. Par l’écrit, on peut penser "oui" ou "non" mais l’image, elle, est toujours "positive", on ne peut pas montrer son inverse, il n’y a pas de non-image.
Il est évident que la télé-réalité, dans ce cadre, est une mise en scène de la réalité et c’est là son côté pervers. Le mot "télé-réalité" est un subterfuge. Soit il s’agit de la télé, soit de la réalité mais ça ne peut pas être l’un et l’autre en même temps. C’est un oxymore comme un "feu glacial", c’est impossible, inconcevable. "Télé-réalité" ça n’existe pas, d’où la nécessité du trait d’union.
Ce subterfuge, cette feintise est le principe même de la télé-réalité qui consiste à faire croire ou à faire admettre aux téléspectateurs que ce qu’ils découvrent est très exactement ce que les producteurs de l’émission sont en train de découvrir en même temps qu’eux. Alors qu’en réalité, même si cette crise de larmes de Joanna de la Star Academy n’est pas programmée, elle était tout à fait prévisible. Tout repose sur un choix de casting qui fait que l’on va prendre des gens qui sont susceptibles de se rentrer dans le chou par exemple.
C’est une mise en scène de la réalité, sans parler des scènes coupées et de celles que l’on privilégie.
Propos recueillis par V.D.
Infos : www.media-animation.be
Mise à jour de cette page sur www.coj.be le 16 janvier 2009